07 - Macaron - chapitre 7: nouvelle rencontre (1ère partie)


Le Coup de Soleil survint un 21 juillet.

Le 27 août de cette même année, le gouvernement islamiste paramilitaire de la Palestine était renversé par un soulèvement populaire qui aspirait à davantage de modernité, d'éducation laïque et de développement éco-responsable.  L'état voisin d'Israël, le 13 septembre, achevait une période électorale mouvementée et entachée d'exactions de toutes sortes qui ne freinèrent en rien le changement, qui survint.   De grands hommes d'état avaient saisi l'opportunité d'établir un gouvernement très à gauche, s'appuyant sur les velléités du peuple - qui étaient la quête de l'autosuffisance et de la modernité sociale, par une logique de travail collaboratif et de gouvernement par les pairs.

Le 25 décembre, Mohammed BENNOMEUR ALJ (chef du PLG: parti libéral gazaouite et chef du gouvernement de l'ELP - état laïque de Palestine) et Itzhak MEFAYES (1er ministre israelien) scellaient un accord de paix et de coopération militaire et universitaire.

Le 25 décembre, quarante ans plus tard, Israël et Palestine entérineront un accord de fusion totale et prendront ensemble le nom d'Etats-Unis de Jérusalem, les USJ.

Le jour d'après le Coup de Soleil, soit le 22 juillet, le président chinois Wu Tianlei était quant à lui assassiné par des rebelles taïwanais à la solde des USA.  La presse américaine et européenne acheva de convaincre les populations que c'était un coup des Russes (Russes qui, deux ans après, éliront un réformateur libéral charismatique, pacifiste, voulant réformer le pays pour en faire une immense destination touristique).

Mais revenons en Chine.  Le chef du parti communiste chinois, Wu Tianlei, qui avait fini par se faire détester de tous, mêmes de ses plus proches collaborateurs, avait été remplacé par une espèce de Gorbatchev à la pékinoise, une femme, nommée Mei Qiaolian ("lotus habile"), qui s'était avancée patiemment sans rien dire et rien critiquer des politiques autoritaires jusque là mises en œuvre.  Par un habile jeu socio-diplomatique, elle s'était assurée la succession du vieux tyran.  Elle était jeune, elle était belle, elle était d'une intelligence et d'une sensibilité redoutables.  Elue maire de Hong Kong à 34 ans, elle y fit une impression telle qu'elle faisait le buzz tous azimuts, sur les réseaux viraux comme sur les médias grand public, et ce peuple de près de deux milliards et demi de camarades ne voyait plus personne d'autre à part elle, à présent, pour gouverner à leur destinée collective, une destinée qui était lasse des compétitions sans fin et harassée de problèmes liés au manque de développement durable.  Sa politique résolument tournée vers une coopération internationale marquée, une transition écologique et une excellence éducative et scientifique porta rapidement ses fruits, et elle fut réélue à 42 et à 48 ans.

Cela prit une allure de grande cascade.  Partout, les états totalitaires et les autocraties encore fondées sur l'économie libérale capitaliste s'effondraient les uns après les autres sous le coût de la non préparation aux changements écologiques.  Sur l'éveil de tous les peuples, aussi, qui en avaient plus qu'assez de la com' et de la langue de bois et des constitutions autoritaires, et pour un élan de fraternité internationale.  "Prenons-nous en main" se disait une grande part de l'Humanité sous l'impulsion de ce Coup de Soleil qui était vécu, rétrospectivement, comme un signe très favorable du destin, un appel à la Lumière.  

Le dernier projet capitaliste grandiose, celui d'établir une Soletta immense sur le point de Lagrange L1 de l'orbite terrestre (tourné vers le soleil) capota lamentablement quand la Soletta fut pulvérisée par un astéroïde troyen qui eut le mauvais goût de passer par là, à peine six mois après la mise sur orbite, et que des sondes impréparées ne purent dévier... malgré les milliards de dollars qui y furent engloutis en quelques mois.  Le but de la Soletta était de faire de l'ombre à la Terre pour limiter le réchauffement climatique et continuer à "drill, baby, drill!".

Mais aucune ombre ne vint plus...  Après 6 mois d'exploitation laborieuse et de multiples problèmes d'ingéniérie à résoudre qui s'accumulaient déjà bien avant le  "troyan fatality" , le coût en carburant et l'empreinte écologique étaient tels que reconstruire un clone était infaisable; du reste plusieurs grosses entreprises du consortium (souvent exploitantes pétrolières et minières, et d'autres fabricantes militaires d'origine) étaient déjà en faillite.  Les brevets ne valaient plus rien, les banques ne couvraient plus les emprunts, les taux d'intérêt étaient rédhibitoires, et l'état économique international était sur un tel changement radical de logique que personne ne vint pleurer sur leur sort.  On tournait le dos à l'extraction des métaux, enfin.  On ne construisait plus de passoires thermiques et on avait transformé celles qui avaient survécu.  L'IA avait été désactivée, rangée dans les musées, comme l'invention la plus nuisible à l'intelligence (et à l'environnement) de toute l'histoire de l'Humanité.  On n'exploitait ses capacités que dans des buts scientifiques et culturels, après avoir passé un brevet d'utilisation très réglementé.  Mais le changement des mentalités était tellement en train de basculer vers une renonciation aux loisirs technologiques, que partout on visait l'autosuffisance et les échanges de compétences plutôt que les échanges de biens matériels.  Et ça marchait.  Les émanations de gaz reculaient enfin sensiblement.  On développa des technologies pour mieux piéger le carbone dans les sols.   La période de guerre et de dictatures, en maints endroits, se transformait en une sorte de printemps de l'Humanité.

Celle-ci, peut-être, était enfin sage.  Merci l'école.

***

Il va rencontrer Anja dans un coin du quartier du Jordaan, la rue joliment nommée Eerstebloemwardstraat, à quelques encablures de la Westerkerk, l’église de l’Ouest.

Et puis il va l'écrire à Anja, histoire d'une belle lettre. 

Tout est simple, tout est logique dans la toponymie d’Amsterdam.  Les canaux sont des gracht, les rues sont des straat, les voies sont des weg.  Il y a peu d’exceptions.  Les églises ne portent pas de noms de saints – ce qui, comme à Paris, les rendrait peu reconnaissables ou peu faciles à trouver.  Elles marquent quelques points cardinaux de la ville, ou quelques particularités.  Oudekerk est la vieille église, celle située au centre historique.  Toute la sobriété protestante.  En apparence, car en réalité, Oudekerk est le centre des Enfers, songe souvent Macaron.  Le royaume des succubes.  Quand il vient à présent dans cet endroit, refroidi intérieurement par trop de vert, les muscles échauffés par son circuit pédestre de lèche-vitrine rouge nocturne, se souvenant des attentats islamistes de sa jeunesse, à présents rangés aux oubliettes de l'histoire, il arrive à se persuader lui-même sans trop d’efforts que s’il était terroriste, c’est ici qu’il viendrait commettre un attentat.  Liberté totale de mouvement, facilité d’approche, densité de la foule, symbolique de dépravation sacrilège, tout serait parfait pour un putain de massacre éclatant.  Et pourtant rien, jamais.  Les diables jouent à domicile, ils ne sont pas en territoire ennemi.  Tout autour d’Oudekerk, les rues sont pleines de vitrines rouges et de baskets blanches.  Jamais silencieuses, toujours emplies de rires mâles et de chuchotis de prostituées. On entend toquer aux portes-fenêtres, on entend des éclats de voix féminines.  Et les rues ont des noms de saints.  Les églises ont des noms géographiques.  Mais les rues, elles, les "straat", surtout dans le quartier rouge, ont des noms bibliques.  Ironie flamande.  Iconoclasme putassier.

De même, le Jordaan est simplement dérivé du français « jardin », car c’était là le quartier français sous domination napoléonienne, et il le resta plus tard, à mesure de l’installation sédentaire des descendants de certains anciens grognards et autres colons de l’époque, venus faire du commerce et vivre en liberté.

Les canaux sont plutôt larges, les balustrades sont fleuries, les maisons sont de vieilles bourgeoises assoupies le long de l’eau, elles se ressemblent pour la plupart même si quelques excentricités modernes fleurissent çà et là de leurs piliers de métal et de leurs parois de verre.  On s’éloigne un peu de la masse grouillante et éternelle des touristes.  Les putes ont disparu et les coffeeshops se sont camouflés.  Il faut connaître Eerstebloemwardstraat pour trouver celui-là, le Paradox, derrière de grands élancements de bambou.  On est presque chez quelqu’un, en terrain familier, au vert.  La bicyclette donne toute sa justification et toute sa mesure.  Ici, les femmes se protègent du regard, non par le voile, mais par la vitesse de pédalage.  Leurs jambes sont musclées, elles ont le teint net et frais, elles ne sont maquillées que du karma de leur ville.

Il passe bien aussi quelques touristes, de temps à autre, souvent des gens gentils (la maison d’Anne Franck n’est pas loin du tout).

Anja, elle aussi, va bientôt passer.

Macaron est assis à sa table, son coin préféré (il n’en est pas à son premier voyage au diamant du Nord), il est venu pour quelques jours se reposer dans sa ville favorite, fumer, glandouiller, écrire quelques chansons si l’inspiration lui en vient.  Il admire en silence intérieur la façade de l’immeuble ancien d’en-face, celui qui lui appartiendra un jour, il se l’est promis.  L’huis bleu avec un gros bouton doré, le cadre de fenêtre blanc, la porte cochère rouge.  Au-dessus de ce drapeau tricolore typique du quartier, un bas-relief sans âge représente une tête de cheval galopant vers la gauche, et une vieille inscription en lettres sculptées de pierre indique Yder Zyzin, J747.  Des arbustes de roses trémières encadrent le tout, et une blonde sublime bouquine au premier étage.

Le Paradox était bondé quand il est rentré, la seule place restant disponible est pourtant la seule qu’il ait jamais désirée: celle du poète dans le coin à côté de l'entrée,  la fresque aux extraterrestres en face de lui, un petit couple d'amoureux qui jouent aux dames juste à côté, et le bruit des conversations animées.

 ***

 

0. 

Avoir tout propre et rangé chez soi, de temps en temps, quand il le faut, aussi.

Surtout quand on s'apprête à partir.

Tout nettoyé, briqué, essuyé, épousseté, à sa place.

Parce que lorsque tu pars en voyage, tu te dis que s'il t'arrive malheur, alors les pauvres gens qui auront la charge de vider tes meubles et de trouver tous tes secrets, le feront au moins dans un appartement en bon ordre, et auront ainsi un meilleur souvenir de toi.

Une ultime délicatesse au Monde,

 en quelque sorte,

autant qu'une aspiration à la sainteté.

1. 

La forge
C’est en écrivant
Que l’on devient écrivon

 

 2.

Je m’suis paumé. C’est un quartier que je connais mal. J’explore l’ouest de la ville au-delà du Jordaan’s (ma limite naturelle).  Je suis sorti de la gare centrale bien plus tard que je ne l’avais escompté. Je pensais être sorti du Kaptein Anna, mon hôtel, à 15 heures 30 pour ensuite prendre le tramway qui m’amènerait jusqu’à chez Mike’s Bike. Ce qui faisait de moi un homme à bicyclette au maximum aux environs de 17h. Or mon train était précisément arrivé à 15h15. Pourtant, je fus un homme à bicyclette vers 17h. Le Kaptein Anna louait fort opportunément - ceci me fit gagner le temps d’un trajet assez considérable jusqu’à Kerkstraat - des vélos confortables et pratiques avec porte-bagages avant et arrière, système de freinage uniquement à la hollandaise (par rétropédalage) et le double système de sécurité classique verrou + chaîne. Les phares étaient fixés ce qui évitait le pénible effort, à chaque halte un peu prolongée (autant dire la vie d’un touriste cannabique…), de devoir éteindre et déclipser les précieux feux de signalisation, avant quelques dizaines de minutes ou d’heures plus tard de les rallumer et les reclipser, sans risquer de les perdre en route, sans les trouver encombrants dans la poche. Des pneus neufs, ou presque. Très bien entretenu. Le tout pour un prix très modique de 10€ par jour, sans caution. Just enjoy, quoi. La parfaite bicyclette de randonnée pour un déjà presque vieux pépère comme moi. Il y avait même un système à 3 vitesses qui permettait d’envisager plus sereinement certaines bosses constituées par l’un ou l’autre pont enjambant un gracht. Et en plus, elle est blanche, orange et verte. Enfin douché, changé, équipé de tout mon petit nécessaire, me voilà sur le ferry « NDSM Pier », en direction de la gare centrale, avant d’avoir eu le temps de dire ouf. C’est drôle comme on s’habitue vite aux usages de cette ville. Ma première attente d’un ferry (il y en aura de trèèèèès nombreuses…) se fait maladroitement : je ne sais pas quoi foutre de ma bicyclette et je crois qu’elle ne sait pas non plus quoi foutre de moi. Nous ignorons encore nos codes respectifs. Elle n’est pas encore apprivoisée. Pareille à ma bicyclette sauvage, cette ville est toujours la même : déroutante au début, vous faisant vous sentir gauche ; et quand vous la quittez deux jours plus tard, vous avez déjà compris et accepté tous les codes, pour vous déplacer, pour dire bonjour, pour vous orienter. Vous l’avez apprivoisée. Et tous ces savoir-faire acquis vous donnent un terrible sentiment d’une urgence impérative : celle de revenir dès que possible.

Mais c’est assez drôle, je suis désorienté, davantage que d’habitude. La ville a encore de quoi me surprendre. Le long d’un grand gracht, plus à l’ouest encore que moi, j’atterris dans un coffee peu engageant. En réalité, les tauliers se montreront serviables et ouverts. 

BB Catch -14/07 - Amsterdam ouest
- 3g hash Khardala 24€
- 2g weed OG Kush 24€


 

A Amsterdam on devrait fumer en mode bicyclette. Les jeunes ont toujours tendance à vouloir essayer le mode Ferrari décapotable. 

 

3.

Photo extérieure du Dolphin's à 21h. J'ai pas envie de fumer. Zen.

Dolphin’s, Kerkstraat, 14/07
Dolphin's haze: 15€: Dolphin's diesel: 16€
(1,2 g chaque).
48+31=79€.

4.
Je viens de laisser mon vélo près de Thorbeckplein et me voilà contemplant une sculpture moderne en 3D de la Ronde de nuit de Rembrandt (je suis sur Rembrandtplein). La ronde de nuit. Que de touristes photographes amateurs! La plupart baraqués, bruns, mal rasés, et les cheveux longs et gras. Tout le portrait de Jon Snow.  Soudain, je comprends...
The night’s watch. 21h41
Rembrandtplein
 

5.
22h. Archive. C'est ici que “ça” se passe. Photofloue du Casa Rosso.
Rien de tel qu’une bonne vitrine de sexshop, pour rappeler l’essentiel des êtres humains : des consommateurs de pulsions. C’est ainsi qu’ils ont fait le monde.
 

6.
22h37 Jolly Joker. Ça a changé. Moins convivial qu'avant comme ça, à prime abord. Trop de monde. Heureusement ça va se vider vers onze heures. 

 

Borderougel
Les spermatozoïdes
Vont reluquer
En groupes
Compacts
Les Belles Putains
De Littlefinger
Il a perdu
Son flagelle
En route

Amsterdam, 14 juillet 20?7

 


Jolly Joker, entrée Est du Quartier rouge - 14/07
Jack Herrer : 2,2 grs 21€
Super Polm: 2,4 grs 21€ tout pareil.
Ds la poche droite.
79+42=121€.

 

Je sue gravement après avoir marché une demi-heure dans mon KWay dans le quartier rouge. “Maison Putain” au pied d’Oudekerk. Je m'aperçois que j'ai passé l'âge, d'une part, d'autre part que l'herbe est très sèche, enfin qu'aucune Roxane du quartier rouge ne surpasse en sex-appeal les femmes que j'ai connues et ou que je convoite ailleurs. Elles ont bien vieilli pour moiJe suis assis à une minuscule table ronde d’une minuscule mezzanine à l'étage. Sur le mur d'en face (50 cm...) deux tableaux à la manière renaissance reproduisent deux portraits célèbres qui fument un joint, et m'invitent à faire de même. Le génie et la belle lumineuse. L'autoportrait de Rembrandt et... la Joconde. Encore deux bons kms à pinces avant de récupérer mon vélo, au sud, et encore cinq bons kilomètres à bicyclette jusqu'à mon hôtel. Je mettrai une autre musique qu'Archive. Une bonne nuit de repos, c'est tout ce dont j'aurai besoin.

  
7.
Samedi 15 juillet. Dire que je suis à six jours de mes quarante-huit ans!
Petit déjeuner pantagruélique. Le serveur me fait une omelette tandis que j’engloutis des litres de café, de jus d’orange, des piles de tartines salées et quelques fourches de crudités.

  
Itinéraire Atlas:
Ondinaveg gch/drt
Neveritaveg traverse canal Papaverweg gch
Ridderspoorweg s'incurve vers l'est
gch Marjolienstraat tout droit vers le Nord.
 

 Je le sens bien, sur les pistes: ma bicyclette va moins vite qu'avant, même si elle continue d'explorer la ville de plus en plus loin. Cette fois ce sont les quartiers nord, de l'autre côté de l'IJ. Google Map affirmait 15mn en vélo, j'en ai mis 25 en ne me perdant qu'une seule fois.

 

Atlas, au nord de l’IJ près de Noorderpark, 15/07
Haze gruis 3g 21€
Hash Atlass 2g 20€
Stiquette inside (double sens).
121+41=162€

 

8.
Que d'aventures avec notamment la visite du Het Sheepvaart Museum, son navire de 3e rang du XVIIIEME (L’Amsterdam, une jolie fille de 44 canons) et, dans les replis des allées sombres du musée, sa salle de navigation étoilée. J'ai juste halluciné en rentrant dans la pièce: “celle-là, je kiffe grave”. Une exposition des instruments de navigation maritime (astronomie, donc!) et sur les murs, les constellations dans une ambiance de nuit zen. Je n'ai pas pris de photos, dommage. Excellente visite de 2h. Commencer par Oost puis Noord et finir par West. Justification culturelle du séjour: check.  

*** 

Après de bons coups de pédale pendant un bon bout de temps, me voici dans un Paradox surbondé. Sauf que par un "paradoxe extraordinaire", alors que je crois avoir très rarement vu autant de monde ici (le bruit des conversations est infernal), la seule place restant disponible est la seule que j'aie jamais désirée: celle de l'écrivain dans le coin à côté de l'entrée, la fresque aux extraterrestres en face de moi, un petit couple d'amoureux qui jouent aux dames juste à côté, et ce bon vieux Yder Zyzin, bas-relief de mes tripes, point d'orgue de l'accord bleu-blanc-rouge de la maison d'en-face, celle qui m'appartiendra un jour. Nous sommes samedi 15 juillet, il est 16h. Et je m'en vais rester ici un bon moment pour écrire et fumer.

  

Kush: 2,1g 21€
Bio green: 2,4g 21€.
162+42=204€.

Nationaliste
Les yeux de Danderyd
Les cheveux d’un grand-père
Ta robe sur une photo de mariage

Paradox, juillet 20?7

   

9.
Une brune absolument somptueuse va franchir le seuil. Ô joie !
Je l’ai vue arriver à vélo, freinant devant l’enseigne au Triangle maçonnique, hésitant à s’arrêter, puis repartir. Alors, j’ai crié en moi-même: “Oh non ! Ne t’en va pas la belle, reviens !’ Fort heureusement, mon emplacement stratégique me permet de suivre le reflet de sa trajectoire dans la porte vitrée totalement ouverte. J’entraperçois la bicyclette hésiter, le guidon dodelinant, et son fessier de même. Elle freine en montée, c’est bon signe. Elle disparaît temporairement du paysage, le temps de ranger sa bicyclette sur la balustrade d’un petit pont, probablement.
Je détourne mon attention d’elle, mais sur un air de Norah Jones, un fort intérieur du septième dessous me confie “bah!, n’aie pas l’air de l’attendre, on verra bien”. 

Je nettoie quelque peu la table à laquelle je suis assis: la seule où il reste de la place. Je commence à confier mes vives émotions au petit clavier du Notebook. Avec elles, l’envie d’écrire revient. Je dois conserver ce précieux moment, il se passe quelque chose, tous mes instincts sont en éveil. Mes mains tremblent. Elle doit mettre un peu de temps pour caler la béquille, attacher sa chaîne, en ranger la clé, prendre son sac, se recoiffer, vérifier qu’elle a son porte-monnaie. Suffisamment longtemps en tout cas pour que j’oublie presque son existence (j’en ai tellement vécus, à Amsterdam, des adieux secrets...), quand soudain elle débarque sans prévenir pour se coller à la file d’attente des clients touristes. Ceux-là ne font qu’aller et venir parce que la réputation du Paradox est de n’être pas cher. Ils sont la majorité de ceux qui ne s’arrêtent pas. Aucun intérêt, nonobstant le bruit. Mais elle, elle va s’arrêter. D’ailleurs elle a dit bonjour en entrant, autre signe qui ne trompe pas.
 

Je le sais, je le sens. Ma mémoire se vide. Dave, j’ai peur!
 

Je la contemple sans pudeur. J’ai toujours écrit, en venant ici, que les femmes ont un sixième sens pour ce qui est de se savoir regardées. Elles perçoivent cela un petit centième de secondes avant vous, qu’il faut savoir anticiper, ou parfois savoir manquer grossièrement pour marquer ostensiblement le manque de discrétion de votre œillade.
Une apparition, une Hermine, une Haydée, une Carmen, en pantalon-jupe bouffant rose, un justaucorps noir laissant une large échancrure sur le dos. Subtil rouge à lèvres, et brune, et brune… Je me sens comme le colonel Böckl en voyage à Corfou dans Sissi face à son destin!
Elle finit par arriver au comptoir, elle s’assoit sur le tabouret du bar et commande des joints préroulés sans trop longtemps hésiter sur le “hash menu”.
Par trois fois ses yeux se tournent vers moi comme au ralenti, comme dans les films publicitaires de L’Oréal où les chevelures ondoient vers l’arrière, rejetées par la grâce d’un mouvement de tête. La première fois, ses yeux interceptent mon regard. Maintenant elle sait qu’il y a quelqu’un qui l’observe. Il a l’air un peu gros, un peu vieux. La seconde fois, elle explore la pièce du regard et ses deux adorables boules de billard américain brunes se posent plus lentement sur moi. Elle dissèque, analyse la situation. Elle a hésité à entrer parce qu’elle avait peur de ne pas trouver de place. La troisième fois est celle de la vérification. Depuis combien de temps est-ce qu’il me mate? Son regard cherche cette fois à plonger dans le mien, à me sonder. Le mien n’est que contemplation béate. Je la perçois dans un premier temps plus âgée qu’elle n’est. Je crois qu’elle a mon âge.  Mon âme est retournée en enfance.
Elle attend pour aller aux toilettes après avoir ôté sa petite veste en jeans, je la regarde encore. Son dos est admirable, musclé, brun, un petit rectangle le tatoue à l’omoplate gauche. Le tissu de son pantalon bouffant est rose pâle, brodé, légèrement transparent. Je n’ose imaginer les chairs en-dessous. Elle semble rouge, ses lèvres remplissent l’espace infini du lieu sanctifié par elle.

 

Variante nationaliste 

 Le peu de bleu de son tatouage
Au fond de ses yeux ma page blanche
Son rouge à lèvres

 Paradox, juillet 20?7

 

Elle s’est payée un joint tout prêt roulé et ressort à l’extérieur pour le fumer, dépitée du manque de place, devant la vitrine opposée à la mienne. Je la vois de profil. Non, je la regarde. Quatrième œillade. Elle porte le joint tout neuf à ses lèvres, se retourne vers moi en hésitant, parfaite composition de grande classe, puis scrutant ma table davantage, trouve quelque briquet du bar à m’emprunter. J’acquiesce évidemment. “Sure! Help yourself! Do you want to sit down?”: je l’invite machinalement à s’asseoir. Les mots viennent d’eux-mêmes, c’est comme si ma raison était débranchée et que mes émotions commandaient directement mon langage. Ô drogues chéries! Dans un premier temps, elle fait mine de n’avoir pas entendu cette proposition. Elle se redresse, briquet en mains, et retourne l’allumer dehors. Je m’amuse à la voir hésiter, gamberger plus ou moins consciemment. C’est drôle, la parole du corps. Le corps dit tout. Et là, son corps me dit qu’elle va se raviser et venir s’asseoir à ma table avec un beau sourire. ...  Oh Grand Architecte la beauté incarnée vient de s’installer près de moi rayonnante de sa petitesse faite comme une fille bien faite peut l’être à Amsterdam mes mains en tremblent je suis subjugué par la grâce assumée de cette étoile de noblesse rubis et topaze vin rouge et ambroisie l’Asie qui l’assagit assaillie de mes regards de feu feu le puceau feu le bossu feu le cossu feu le cassé m’embraser au brasero de sa combativité en toutes choses le rose le rose et tout vaporeux le va-nu-pied voudrait souffler surfer sous une voile sacrée!
Elle s’appelle Anja Joy Foti: je ne le redécouvrirai qu’une heure plus tard… 

 

 Eerstebloemwardstraat

 
Rôdeur au coin des vitres, il l’a vue s’approcher
Se demander comment elle pourrait se garer
S’interroger, distraite, ennuyée de ce choix
Ignorant que dans l’ombre un écrivain la voit

 
Ou plutôt la contemple. Un pantalon bouffant,
Sur une selle, rose, enrobe des trésors
De radieux horizons. Il prie le Tout-Puissant
Pour que la belle chose toute entourée d’or

 
Se gare, là, tranquille, on va se découvrir...
Puis-je monsieur oser vous emprunter ce feu
Ce briquet qui me manque et dont j’ai grand désir?

 
Je vous en prie madame, une chaise vous attend
Au coin de cette table: le meilleur de ces lieux.
Puis-je, madame, vous offrir un thé chaud de Ceylan?

 

C’est décidé, je drague.

  
Elle est née à New York. Elle a 27 ans.
Quart sicilienne, quart allemande, quart portugaise et chanteuse américaine.
La musique est trop bonne. Elle m'a dit quelque chose que peut-être elle ne pensait pas elle m’a dit I don't want to loose you elle m'a dit I don't share the dreams of fame elle m'a dit qu'elle avait essayé autrefois de partager des projets avec des amis mais en termes artistiques elle est une louve solitaire d’où son goût prononcé pour la Lune elle m'a dit an artist should make sure he has everything under control je lui ai dit que Kubrick avait dit ça aussi elle m’a dit qu’elle adorait Kubrick elle m’a dit qu’elle trouvait que Kubrick était un génie je lui ai dit un truc que j’ai jamais dit à une femme je lui ai dit j’ai jamais dit ça à aucune femme avant ce soir mais je t’ai vue arriver et tout de suite j’ai souhaité ardemment que tu t’arrêtes et je te trouve magnifique tes yeux sont magnifiques et tes cheveux aussi tu es belle et tu le sais je lui ai dit et elle m'a dit qu'elle n'était pas du genre pretty woman mais elle m'a aussi dit qu'elle trouvait agréable d'être remarquée pour sa beauté elle m'a dit qu'elle s'en servait comme une arme une arme non pas pour rendre des comptes mais une arme dans sa quête des êtres humains elle m'a dit qu'elle était optimiste elle m'a dit qu'elle s'occupait des enfants autistes elle m’a dit qu’ils étaient des artistes formidables pleins de capacités et de potentialités pour l’avenir we should really take care of them she said d’une mine adorablement décidée fraîche relique de ses années de lycée because they’re the future of mankind elle a dit et puis elle m'a dit qu'elle cherchait à venir étudier à Amsterdam elle m'a dit qu'elle et son petit ami avaient déjà regardé les étoiles l'été en vacances aux States après que je lui ai proposé de finir la soirée par une petite séance d’astronomie mais il y a trop de lumière à Amsterdam elle a dit j’ai dit bêtement que je connaissais des coins sombres elle a pensé que je voulais en arriver à une baise alors que tête en l’air moi je ne désirais qu’être avec elle romantiquement quoi alors c’est là qu’elle m’a dit que son petit ami connaissait aussi un peu les étoiles et bien plus tard après quand je l’attendais au port je me demandais quelle pourrait-être l’étoile d'Anja Joy Foti Capella était prise Antarès aussi et Aldébaran tout pareil Polaris n’en parlons pas et puis je me suis dit mais genre longtemps très longtemps après en y réfléchissant à deux fois que son étoile pourrait bien être Alpha Coronae Borealis mais bien sûr c’est évident une constellation royale la Couronne Boréale symbole d’Amsterdam la Reine du Nord et puis aussi symbole d’elle mais au début de notre conversation elle m’a dit est-ce qu’on peut fumer un joint dehors à Amsterdam parce que je lui avais dit que je venais ici depuis plus de 20 ans au moins une fois par an et j’ai dit que ceux qui fumaient des joints dehors à Amsterdam étaient les touristes elle m'a dit que nous n'étions que des petits maillons qui transmettent et que nos enfants feront une exceptionnelle génération elle m'a dit qu'elle avait gagné plus de 5000$ avec un de ses derniers titres alors qu'il était prévu seulement qu'elle empoche deux à deux cent cinquante dollars et elle m'a dit que c'est grâce à ça qu'elle se paie le voyage en Europe elle ne m’a pas dit qu’elle ne voyageait qu’avec un seul petit sac ou alors ne l’avais-je pas compris en tout cas je l’ai découvert sur son blog un véritable challenge pour une fille après coup elle m'a dit qu'elle restait cinq jours ici avant de décoller pour l'Angleterre où elle participerait à un cours collectif de harpe m'a-t-elle dit que c’était près de Stonehenge ou bien est-ce moi qui l'ai imaginé on s’est dit que les badauds qui passent leur temps à faire des selfies sont ridicules et qu’il feraient mieux de discuter avec leurs semblables et de s’imprégner vraiment de la ville avec leurs 5 sens on est tombés d’accord sur le fait qu’ici tous les gens sourient ou presque je lui ai dit qu’Amsterdam était elle aussi le futur de l’espèce humaine que l’enseigne du Paradox l’avait-elle remarquée en entrant était un delta lumineux symbole maçonnique elle me fit une approbation entendue comme pour dire d’accord donc tu es complotiste très mauvais point alors que pas du tout bordel d’ailleurs avant la fin de lui ai dit que je partageais totalement sa philosophie pleine d'espoir voire d'enthousiasme envers l'humanité mais que c'était rare de rencontrer des gens qui pensent ainsi elle a caressé une mèche de ses cheveux elle m'a dit yes but we meet each other you know vous vous rendez compte et on s’est encore dit tout plein d’autres trucs under the Paradox fresque she understood we were part of the set when I told her my favourite moment in life was used spending my almost plenty Amsterdam time writing simply to describe what happenned she tended to understand when I explained that when I started really carefully describing people in my notebook they would sometimes disappear and that's why i had stopped describing her when she sat at my table!


She yes she the paragidm of She the most beautiful lady of Amsterdam.

  

... a play by George Perec "I remember" and The Earl of Monte-Cristo from french author
Alexandre Dumas and find out a bit more about the life of Perec

Se souvenir
Du prénom
De l'esclave
Du Comte de Monte-Cristo.

 

Il y a un petit bout qui manque (dit l’auteur en se relisant quelque temps plus tard), ce sont les premiers « au-revoir ». Anja avait regardé sa montre plusieurs fois et au bout d’un moment me déclara que son timing était très serré à Amsterdam et qu’elle allait bientôt devoir partir. J’ai fait un peu la même technique qu'une amie à moi, j’ai fait "OK on en fume un dernier alors" et nous bavardions et nous bavardions et j’étais seul dans le Paradox avec elle les autres ne comptaient plus les autres dont j’imaginais le regard envieux ceux qui étaient là depuis longtemps se dire ouah elle est belle la fille qu’il attendait on dirait pas comme ça il assure le mec d’autres se disant ouah le veinard elle s’installe à sa table le gros coup de bol bref j’étais fier comme Artaban mais le temps passait et c’était compliqué de le voir passer de plus en plus compliqué à mesure qu’il passait et Anja ironisait en disant à propos des joints préroulés qu’ils duraient des heures et nous bavardions encore et nous bavardions toujours. Nom de Dieu de Nom de Dieu comme dirait Depardieu.
Certaines femmes sont comme des fusées : quand elles décollent, elles décollent, et même la gravitation s’y soumet. Anja, malgré la foule, reprit le chemin des toilettes. Elle me confia bien amicalement son sac en garde exclusive. Je ne pouvais que m’exécuter comme un bon petit soldat masochiste. A vos ordres madame, je claque les talons, je redresse le menton, et coiffé d’un somptueux bonnet de poils d’ours, je porte mon fusil mitrailleur à l’épaule en criant Sir, Yes, Sir ! The Jewels of the Crown are safe ! Toujours est-il que cet appel des toilettes, pour la fusée Anja, était le signal de déclenchement du compte-à-rebours final et je ne le compris que trop vite. Je profitai une dernière fois d’elle, le regard captivé, tandis qu’elle me tournait le dos en attendant son tour. Pas de hochement de tête capillo-publicitaire cette fois. Elle savait que je ne perdrais pas une miette d’elle. Intriguée mais un peu effrayée et déroutée et probablement aussi charmée si j’en crois son langage corporel à la fin de notre conversation, elle n’avait plus besoin de se retourner pour savoir que je la désirais dans son dos.

  
De retour des toilettes, Anja se rassit sans faire mine de vouloir partir, me dit qu’elle allait assister à un concert de l’autre côté de l’IJ en me donnant pas mal de détails. Peut-être aurais-je dû saisir la balle au bond et lui demander si elle voulait bien que je vienne, peut-être devina-t-elle cette phrase prête à sortir de ma bouche, en tout cas elle m’interrompit et me précisa qu’elle s’y rendait pour accompagner un ami d’ici, qui la logeait temporairement. Je pense qu’elle aurait accepté que je vienne si malgré tout j’avais osé, mais j’ai préférer faire dériver la conversation après m’être assuré que j’avais bien compris où elle passerait son début de soirée. Nous causâmes rapidement de diverses choses, de l’egosphère à ses projets musicaux, moi la mine bien abattue de temps à autre même si je tâchais tant que faire se peut de la contenir, lui disant « I know how things happen in Amsterdam », on se parle et puis après il n’en reste rien, « je sais que nous n’allons probablement plus jamais nous rencontrer », que je lui ai dit, annonçant par la même mon propre malheur qui n’a pas tellement semblé être partagé. Elle rassembla ses affaires, prête, cette fois, pour le départ. Quelle fut la part de jeu dans ses regrets et ses soupirs ?
- Anja, j’aimerais beaucoup t’écrire.
- …
- Est-ce que tu m’autorises à t’écrire ? Can I write to you back in France ?
- Yes, no problem.
« I don’t want to loose you ». Quelque temps avant elle m’avait dit ça, après avoir pris quelques notes sur des détails philosophiques dont je lui avais parlé, en me tendant sa carte. J’avais profité de sa seconde pause toilettes pour inspecter discrètement la carte et surtout, me remémorer son prénom. J’aurais plus de mal avec son site web. Anjazingsforthemoon qui resta pour moi assez longtemps Anjasathize me for the Moon.
- Write me on the email which can be read on my card.
Je lui recommandai une dernière fois mon itinéraire, qui n’était pas celui qu’un habitué lui avait donné. J’avais peur qu’elle ne se perdît.
Elle se leva enfin, me tendant la main en hésitant. Je me levai en réclamant trois bises, qu’elle me donna.
"- And can you sing me a song when you pass on your bike? I’d like to hear your voice a very last time.
- Yes, sure, no problem!"
Et la voilà partie.
Je ne la suivis pas dans un premier temps, ce n’est qu’une fois sa place vide, une fois le Paradox tout entier englouti dans les ténèbres après le départ du Soleil levant, que je réalisais pleinement la perte cruelle dont je serais désormais éternellement victime. Je rassemblai précipitamment mon portefeuille (toujours l’avoir sur soi, question de principe) et mes cigarettes et allai m’asseoir sur le banc d’en face, en-dessous du bas relief au cheval Yder Zizin. Une rose trémière dissimulait un peu mon emplacement et m’offrait une raisonnable discrétion, tandis que je l’observais défaire le cadenas de la chaîne et insérer la clé dans la serrure de la bicyclette, prête au départ. Je ne reverrai plus jamais cette femme. Ne me dites pas, défiai-je les Dieux, que je ne reverrai jamais cette femme. Je reverrai cette femme. 

 

 Please read...
Remember the name
Of the exotic slave
Of the Earl of Monte-Cristo
The most beautiful woman in Amsterdam tonight
And she sat at MY table
Mother of the Dreams, Angels and Dragons
Goddess Mother of the Winds
An Everest,
Remember the name
Of the girl in black and pink
But it doesn't matter
With such a hair
Anjasathizeme
For the moon
Hold on comme dirait Placebo
And farewell the ashthray girl
Blessed be your whistle

10.

Paname 21h30
Amsterdam Centraal Station 17h
Adios Captein Anna 16h30
16h gare de ferries
15h30 adios Coffeeshop
On verra si c'est le Paradox.

12h40. Je fais une bonne pause après avoir pas mal roulé en fin de matinée et rendu mes honneurs habituels à Estelle au pied du Rijksmuseum et dans Vondelpark. Le temps est gris, rien à voir avec ce que m'avait prédit le vieil employé sympa du Kaptein Anna qui me parlait de canicule pour dimanche. Mais le ciel se contente d'être voilé et lourd et la canicule n'est pas au rendez-vous. Pareille à Anja, elle a dû se perdre en chemin.

Coffeeshop T'Keteltje, faubourgs ouest, 15/07
Sour Tangie 2.5g 32,50€
OG Kush 2.5g 30€
204+62,5=266,5€

 

J'ai passé une soirée fantastique à attendre Anja sous la pluie, station centrale des ferries près de la gare, entre les deux embarcadères pour Builksloterweg. Elle m'avait dit se rendre au nord de l'IJ pour assister à un concert de musique classique.  Celui-ci commençait à 20h et devait durer une heure mais je crois n'avoir pas tout compris. Toujours est-il qu'il était hors de question de ne pas la revoir. Devant les Dieux Eternels, face au Grand Architecte lui-même symbolisé au fronton de mon coin préféré du Jordaan’s,  j’avais juré que je reverrais cette femme. J'avais prévu de l'attendre jusqu'à 22h. A 22h10, je me suis dit que ça allait peut-être durer bien davantage que ce que j’avais imaginé. Tant pis, j'étais déterminé à braver la solitude et la pluie. Toutes les 15mn environ un ferry accostait, éjaculant ses litres de spermatozoïdes de toutes tailles et de toutes conditions, spermatozoïdes en leurs grades et qualités. Je les observais un par un, une par une, cherchant en vain Anja du regard. Viendrait-elle seule ou accompagnée? A pied ou à bicyclette? Multiface girl ou sincère? Arya ou Danaerys? Carmen ou Haydée? Hermine? Aphrodite? Non, elle était Anja Joy Foti, l’unique, soleil levant venue elle aussi des profondeurs de l'Est, pareille en cela à une autre femme qui m’est très précieuse mon trésor, et je suis Gollum avec elle, et elle est mon Sméagol tandis que j’étais à Anja ce que Gimli est à Galadriel. Et des centaines d’êtres humains débarquaient. Comment l’éponge de la vieille ville allait- elle réussir à tout absorber ?
Je peaufinais mon texte à mesure que les ferries se succédaient. "Mother of Dragons" crierais-je. "Mother of Dreams and Angels!" "Queen of Meereen!”. “Meereen” venait d’une blague qu’on s’était faite alors que nous discutions tous les deux, quelques heures plus tôt. Je lui disais que j’avais visité le Het Sheepvaart Museum, le musée de la Marine, the marine museum, the meereen museum, avec mon mauvais accent. Et j’avais enchaîné sur “do you know the queen of Meereen? Do you know Game of Thrones? Elle m’avait dit qu’elle se sentait comme Danaerys. “Anjasathizemeforthemoon…”
Je me préparais à hurler si jamais elle sortait seule au milieu de la foule, pour être sûr qu’elle entende, et renforcer le côté romantique (j’emprunterais s’il le faut sans vergogne ce bon vieux truc tuflu de la fin de Crocodile Dundee!). Je fis également de plus en plus attention à ma bicyclette, que j’avais au début laissée négligemment garée à quelques encablures, mais dont je pourrais cependant très vite avoir besoin si jamais elle était, elle-même, à vélo. Ce qui était peu probable car le sien était en réalité garé à la sortie sud d’Amsterdam Centraal. Mais tout de même: je finis par rester assis sur la selle, et mis peu à peu au point une ronde mécanique au parcours savamment calculé.  

 

En attendant Godette

Panneau indicateur
Vue d’ensemble
Débarcadère 1
Il pédale
Poutre métallique 1
Il la cherche
Dans la foule
Qui débarque
mais
Bredouille
Le ferry repart
Il pédale
Panneau indicateur
Vue d’ensemble
Débarcadère 2
Il pédale
Poutre métallique 2
Il la cherche
Dans la foule
Qui débarque
mais
Bredouille
Le ferry repart
Il pédale
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Vue d’ensemble
Débarcadère 1
Il pédale
Poutre métallique 1
Il la cherche
Dans la foule
Qui débarque
mais
Bredouille
Le ferry repart
Il pédale
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Vue d’ensemble
Débarcadère 2
Il pédale
Poutre métallique 2
Il la cherche
Dans la foule
Qui débarque
mais
Bredouille
Le ferry repart
Il pédale
Panneau indicateur
Vue d’ensemble
Cinquante fois
Festival
de Sigur Ros
Crescendo
Débarcadère 1
Il pédale
Poutrelle métallique 1
Contact 

 

Je composai intérieurement une jazzy melody.  Je la fredonnais en boucle à partir de 21 heures 30.
 

Mais la fin fut slightly (j’adore ce mot, un summum de la langue anglaise), slightly darker than expected. Car Anja ne débarqua pas seule. Elle était accompagnée d’un ami. Elle était à pied, lui à vélo. La situation était presque ridicule: étant sur le point d’allumer ma dernière cigarette et d’en profiter, comme d’habitude au départ du ferry, pour jeter le précédent mégot que je serrais toujours dans ma main et le paquet vide dans une poubelle histoire de pédaler un peu, je m’aperçus en portant le briquet à mes lèvres qu’elle passait à un mètre cinquante de moi, grand maximum. Tout comme je l’avais imaginé par moments au cours de la soirée: elle me fonçait directement dessus. Sauf que la réalité était qu’elle m’avait surpris, je ne pus donc jamais savoir si elle m’avait aperçu en première. Si tel fut le cas, eh bien, la suite serait peu reluisante: elle avait fait mine de ne pas me voir. Le coup du “Monsieur Malpoli”, vous vous souvenez?
Si tel ne fut pas le cas et que, bien plus probablement absorbée dans sa conversation amicale, échafaudant de grandes théories sur la Musique et sur la Vie, elle n’avait pas pu me reconnaître, d’autant que la poutrelle métallique dissimulait mon visage tout en me permettant de poser contre elle ma bicyclette, moi assis dessus, enveloppé, trempé dans un KWay inopérant, et que le temps s’était aussi tout simplement brusquement ralenti. Il fallait à mon cerveau ce temps pour digérer la fin de l’interminable attente, le repos annoncé proche à présent, la fin des courbatures et de l’enchaînement des clopes, d’enregistrer des gigaoctets de données de photos prises d’elle en rafales dans ma tête, pour ne rien oublier, de noter tout ça sur mon brouillon littéraire inconscient, de réaliser que la musique qui retentissait à mes oreilles était le crescendo du Festival de Sigur Ros, de digérer un peu aussi ce coup de folie dont j’étais friand (et dont j’avais le secret)... Mes mains tremblèrent à nouveau à mesure que, la suivant du regard, la pauvre chamade était une petite fille battue par mon cœur. Elle ne me voyait toujours pas, à moins qu’elle fît semblant. Je crois que la continuation (ou non) de notre correspondance éclairera ce point, d’une manière ou d’une autre. Assez rapidement, son ami à vélo et elle s’éloignèrent ensemble à pied, prenant la direction du vieux centre. J’ai cru à un moment qu’ils étaient sur le point de se séparer, mon cœur en a battu ardemment, mais ils poursuivirent leur marche en direction d’un tunnel piétonnier, visiblement ensemble encore pour au moins dix minutes. Que pouvais-je faire?
Pour l’instant, simplement regarder. Simplement les suivre du regard, oui, jusqu’à ce qu’ils se fondent dans la nuit du fond du tunnel. Et me noyer ensuite dans l’IJ. Ou alors… je pouvais l’interpeller, la saluer, faire mine d’être là par hasard (ce qui ne prendrait jamais) et poursuivre la soirée avec elle et son ami. Il suffisait d’un geste. Mais n’eût-ce pas été malpoli? Et ne fallait-il pas mieux se taire, comme dirait le vieux comte de Bouvil dans les Rois Maudits? Elle s’éloignait déjà dans la lumière du tunnel, on se serait cru dans les Thanatonautes, entouré d’une musique surnaturelle qui emplissait tout l’espace: la Valse à Mille Temps de Jacques Brel. A l’intérieur de ma tête. Une valse à mille temps offre seule aux amants Trois-cent trente-trois fois le temps de bâtir un roman Le temps m’était compté. J’étais fatigué. Je ne m’imaginais pas imposer au gugusse à vélo de tenir la chandelle, et je ne m’imaginais pas davantage la force de la tenir. Je ne voyais aucun intérêt à quelque flamme de bougie que ce soit, dans l’hypothèse vraisemblable où je ne fûs pas en tête-à-tête avec elle. Je décidai de lui rendre un chien pour sa chienne. Ce scénario trottait quelque part dans mes limbes depuis le début, depuis qu’elle avait quitté le Paradox, je crois. Je décidai de passer à vélo à proximité d’elle (elle déambulait fort heureusement du côté de la partie cyclable) et de fredonner à mon tour l’air de jazz que j’avais inventé petit à petit en le sifflotant au cours de ma soirée solitaire.
“Anjasathize me for the moon....” 

Je décidai de m’allumer une clope avant de me rendre compte que c’était débile et que j’allais devoir la fumer en quatrième vitesse pour ne pas les perdre de vue, puis, lorsque les braises avaient consumé environ les deux tiers de la cigarette, je m’élançais, d’un genou douloureux, à leur poursuite. Je fus rapidement rassuré sur la vitesse que mes jambes endolories et mon souffle empesé de tabac parvenaient encore à faire prendre à la bicyclette. Je freinai, me souvenant que je m’étais juré cette fois de regarder ses pieds. Ceux-ci étaient à peine visibles, masqués par les voilages inférieurs du fameux pantalon rose bouffant. Anja devait probablement porter des chaussures à talons compensés d’osier, à ce que j’en jugeai. Je débutais ma sérénade. “Anjasathize me for the moon…” sur ma petite mélodie jazzy, que je fredonnai en claquant des doigts de la main gauche tandis que je guidais la bicyclette avec la main droite. Je tournai la tête vers elle en les dépassant aussi lentement que je le pouvais, cœur battant, idiot somme toute, souriant de pouvoir la contempler une dernière fois. Surprise (feinte?), rapidement malgré tout illuminée d’un sourire. “Hello?! What are you doing here?”. J’eus à peine le temps de bredouiller quelque chose avant de les saluer tous deux d’un coucou amical et d’accélérer en un dernier regard et un dernier couplet. Elle ne se souvenait manifestement pas de mon prénom.  

 J’avais fort bien fait de vouloir la revoir.
 

J’entendis son rire glorieux, un rire de reine, Anja, ma reine de la nuit.  

*** 

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