A la frontière entre Soleil et Lune

 Un grand bonheur, c' est aussi choquant qu'un grand malheur.  

On n'y croit pas.  On le vit comme dans un rêve, comme si la réalité était légèrement altérée, infléchie.  Comme si on avait brusquement changé d'univers-bulle (et de fait, c'est bien ce qui se passe: parmi tout l'arbre des possibles, soudain, émergeant du chaos, une sensation incroyable et incontrôlée qui vous met la larme à l’œil et raccourcit le souffle: une puissance dévastatrice, celle de se sentir pleinement vivant et libéré de toutes ses chaînes à la con).

Non, ce n'est pas possible, on va se réveiller.  Plus moyen de se concentrer, les autres vous trouvent bizarre.  Gai, aimable, lumineux, séduisant.  Est-ce en train de m'arriver?  Est-ce bien réel?  Est-ce que c'est gagné, vraiment?  J'ai vraiment gagné la Coupe du Monde?  Non, déconnez pas les mecs, arrêtez de me faire flipper!  J'ai pas gagné la Coupe du Monde, c'est pas possible!  C'est quoi cette vie?  C'est quoi, finalement, ma vie?  Aurait-elle donc un sens alors que j'ai mille fois tenté de me persuader du contraire?

Je vis ça tout seul dans mon bureau, au travail.  Il y a des rires à côté qui n'ont rien à voir avec ce qui m'arrive, des collègues qui parlent, joyeuses comme un vendredi et je suis joyeux moi aussi, non pas avec, mais en même temps qu'elles.

C'est probablement (j'espère, j'y crois pas encore) l'un des plus beaux jours de ma vie, mais c'est tellement intérieur!  Pas moyen de se lever et de se mettre à courir partout les bras au ciel en hurlant "Hallelujah!" ou "Allah akbar!"...  Pas de partage possible dans la sphère professionnelle (c'est ma faute, j'avais qu'à moins cloisonner).  Et puis de toute façon, est-ce quelque chose qu'on peut vraiment partager sans l'abîmer, déjà?  

"Profite mon gars, profite. Soit t'as pas fumé, et t'es sur une autre planète; soit t'as fumé et t'es dans une autre galaxie" a dit le poète... Là, si ce que je pressens finit par s'accomplir, je suis carrément dans un autre Univers, en pleine conscience.

Ne pas trop l'écrire, pour une fois.  Ne pas agir comme avant.  Etre patient.  Brouillonner quelque chose, un truc plastique, plutôt qu'un écrit traditionnel.  Tous mes sentiments à l'état brut, tout ce que je pense en pensant à elle, en vrac, comme des tags désordonnés sur un mur.   Elle le lira, ou bien ce sera un chouette souvenir. 

Oui, profiter.  C'est maintenant que ça se passe.   

Tout ce qui suivra ne sera, de toute façon, que complication, d'abord, et lente dégradation, ensuite.


 

 

 

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