07 - Macaron - chapitre 7: nouvelle rencontre (2e partie)

Janis Joplin : Me and Bobby McGee

Les vacances d’été achevées, Macaron tint promesse et écrivit à Anja sur l’adresse mail de contact inscrite sur la carte de visite d’artiste qu’elle lui avait laissée au Paradox.  Il avait donc peu d’espoir qu’elle répondît, et, de fait, il lui fallut insister quatre ou cinq bonnes fois, en quelques semaines, avant d’obtenir une réponse de la belle.  Celle-ci était rentrée aux Etats-Unis et avait repris son travail dans son institution pour jeunes en situation de handicap.  Le groupe répétait beaucoup et préparait une tournée qui se montait avec un producteur de Santa Monica qu’on lui avait recommandé.  Macaron veilla à lui répondre et à l’interroger afin que le contact s’établisse pour de bon.  Avec beaucoup d’humour, mais dans une loyauté absolue et grâce à son oreille fine de mélomane averti, Macaron critiquait ou complimentait les compositions d’Anja qui lui envoyait les liens MeFeed par messagerie interposée.  La tournée (américaine) devait débuter en janvier de l’année suivante. 

Au 1er janvier, Macaron envoya un SMS assez neutre à Anja, lui souhaitant le meilleur tant sur les plans professionnel et artistique que personnel.  Celle-ci lui répondit dans un parfait français « Merci beaucoup, je vous souhaite à mon tour une belle année, plein de petits instants de bonheur et un grain de folie.  A bientôt en pleine forme ! ».

Ce à quoi il répondit : « C’est curieux, maniaque du langage écrit comme je suis, je reste perplexe devant ce « un grain de folie » que je ressasse (sans doute à tort ?) depuis hier.  Je trouve que « un brin de folie » eût mieux sonné.  Tu sais, comme on parle d’un brin d’herbe mâchouillé entre les dents, ou d’un joli brin de femme…  Ou alors, « une graine de folie ». En gageant que celle-ci germerait à l’approche du printemps ?  On ne sait jamais, car après tout la vie est comme une rivière inexplorée parsemée de pépites d’or… »

Anja fut intriguée et séduite par ce SMS qui avait tout d’une lettre, presque un poème.  Et elle adhérait totalement à l’aphorisme final.  Elle s’imagina le personnage tragique de Cyrano dans le rôle du poète resté dans l’ombre, mais se rassurait en même temps de connaître le physique de Macaron.  Le genre costaud, ébouriffé, solide et chaud.  Bien sûr, il était bien plus âgé qu’elle.  Beaucoup plus.  Mais il émanait de toute sa personne une forme de sagesse, de connaissance de tous les affres de la vie et de l’amour, un charisme d’autant plus attirant qu’il s’ignorait complètement.  Pour la première fois depuis leur rencontre au Paradox à Amsterdam, elle s’autorisait la pensée d’une relation sérieuse avec ce type, qui contrastait de loin avec tous les mecs qu’elle avait connus jusque-là.  Il serait une sorte de refuge.  Coucher avec lui ?  Pourquoi pas, dans le genre masse imposante qui vous écrase en vous baisant, ça peut avoir son charme… 

Alors dès lors que les « chiens étaient lâchés » comme dirait Truffaut citant Henri-Pierre Roché, tout s’accéléra comme des particules ionisées dans le champ magnétique terrestre.

Macaron sentit soudain une bienveillance mieux marquée de la part d’Anja, alors il sut devenir son complet confident musical, puis son confident tout court, cela alla vite, une poignée de mois d’échanges de SMS, et de méls et de messages en tous genres, jusqu’à deux ou trois appels téléphoniques par semaine, même, et quand se revoit-on ?  Et où puis-je venir te voir en concert ?

Macaron finit par craquer pour la dernière date de la tournée qui devait se dérouler à Dallas en avril.  Anja n’avait pas encore la renommée d’une star nationale, aussi les salles ou les esplanades de scène, étaient de taille modeste mais suffisante.  Elle pourrait apprendre peu à peu le métier au niveau pro et donc, avant tout, la confiance en soi que procurait au moins un premier rang acquis à la cause.  Le soir de présence de Macaron, il y avait des caméras qui filmaient en vue d’une captation vidéo, des micros un peu partout et un public bien dense d’environ trois mille personnes.  C’était l’apogée de la tournée, et les références country des chansons d’Anja tapaient dans les oreilles et le cœur des texans. 

La soirée fut inoubliable, près de deux heures trente de show, avec une Anja sexy et resplendissante comme jamais, dans une robe d’or, couleur de Soleil.   Il put la retrouver dans les coulisses assez rapidement, l’engouement n’allait pas jusqu’à encombrer la sortie des artistes.  Seuls trois ou quatre fans le précédèrent pour obtenir un autographe, et Macaron eut ensuite le bonheur de pénétrer dans la loge d’Anja (séparée ce soir-là du reste du groupe) qui l’accueillit avec un grand sourire tout en l’invitant à fermer la porte.  Il faisait chaud.

Le propriétaire de la salle avait bien fait les choses et un fin bouquet de roses rouges ornait la console de maquillage dans un vase de forme contemporaine.  Une bouteille de vin blanc (du Cabernet Sauvignon californien) transpirait dans un seau à glace.  Anja aussi transpirait.   Elle l’invita à patienter seul un moment pendant qu’elle prendrait sa douche…

Macaron avait connu quelques moments érotiques, avec Estelle à la Réunion, avec Inès dans sa cellule…  Mais celui-ci fut sans doute le meilleur.  Entendre couler l’eau par cataractes désordonnées et essayer de reconstituer, par le son, l’image des formes nues de la belle brune, lui procura une vive émotion qu’il se jura de graver à jamais dans sa mémoire reptilienne.

Puis il se ressaisit, aperçu son reflet dans le miroir de la console et se souvint qu’il n’était plus tout jeune.  Tout au juste parviendrait-il, avec cette jeune déesse, à établir des relations d’amitié.  Mais pour le reste…  Il ne fallait guère espérer.  Heureusement qu’il s’en fichait, il aimait être près d’elle, il aimait la voir sourire, il aimait être sur la même longueur d’ondes sur le plan humoristique, bref, tout plein de signes de complicité s’étaient rapidement établis en confirmant la première rencontre incroyable au Paradox, des mois plus tôt.

C’est pourquoi, sans hésiter, il se mit à rouler un joint.

Anja ressortit au bout d’un temps assez considérable, toute fraîche et pimpante, certes mais Macaron avait dû lutter contre l’envie d’allumer le joint qui était prêt roulé depuis longtemps déjà.  Alors Anja le vit qui tournoyait machinalement dans les doigts de son visiteur du soir, et proposa qu’il l’allume pendant qu’elle leur servirait un verre de vin blanc à tous les deux.

Le reste leur appartient. 

Mais cela alla trop vite au goût de Macaron.  Anja ne serait-elle qu’un simple coup d’un soir ?  Il n’en avait pas envie.

Ils jouèrent ensemble de la musique au petit matin, Macaron aux percussions sur les fesses de sa belle américaine, et celle-ci chantant par des miaous, assez comiques mais tout à fait harmonieux.

***

 Il faisait un très beau rêve d’amour, un véritable adolescent, c’était le perpétuel feu d’artifice là-haut, La Valse à Mille Temps, Jasseron, Pure Morning  Macaron faisait ce rêve presque éveillé, un peu comme dans le sommeil de l’aube.

Préoccupée par d’autres sujets plus tristes de l’existence, elle se contentait de le laisser dormir, sans le regarder vraiment, sans regarder son torse puissant aller et venir lentement au gré de sa respiration de basse fréquence, sans risquer quelques caresses des doigts dans sa poitrine velue.    Sans le vouloir vraiment, sans se dire :

« Quel beau mec, quel bon mec, dire que cest le mien ! ».

Elle le laissait rêver et vivre cette histoire seul, tout en étant – et en le sachant - l’un des deux personnages principaux de l’histoire.

Elle le laissait dormir, ce qui était déjà très chic de sa part, parce que cela signifiait qu’elle ne disait pas non au beau rêve et qu’elle était en cela, forcément, sa meilleure amie.

Il lui adressa une petite pensée faite de pousses de haie de Brigitte, qui, luisant au soleil, se détachaient en rameaux asymétriques sur le ciel parfaitement bleu et lumineux de ce mois daoût en Finistère.

Il était allongé à l’ombre de la maison, à côté de la chambre bleue, il faisait trèèès tiède.  Le bassin enveloppé dans une serviette, la peau foncée par le soleil, il portait son collier népalais de zénitude – l’étoile de l’oménipadméhom. 

Les meilleures preuves qu’il rêvait étaient le silence irréel qui baignait dans le chant des feuilles du figuier, la plénitude joyeuse du ciel estival, la danse des rideaux bleus de sa chambre dans la bise marine.  Dans son rêve, elle était assise là, à côté de lui, lisant quelque bon bouquin de développement personnel, et lui lisait des passages qu’il critiquait, ou qu’ils commentaient tous les deux.  Les oiseaux planaient par plaisir.  Elle ne portait, en dehors de ses bagues et de son collier de lapis-lazuli, qu’une chaînette de cheville en or et un tanga de bikini bleu.  Ses cheveux attachés en un rapide chignon, les cuisses reluisantes au soleil, les seins généreux, les pieds drôles et danseurs, elle riait avec franchise, souriait, fumait avec lui, et se donnait quand le temps était venu.

Puis il se réveilla sous un ciel identique et dans le même jardin, mais Anja n’était pas là.

Macaron se mit donc en demeure de lui écrire régulièrement des mails ou des SMS auxquels il mêlait parfois des poèmes, certains sages, certains polissons, certains carrément pornographiques...  Consciente des nuances et de la démarche artistique, elle le laissait faire sans réagir et lisait ces poèmes d’un air amusé ou blasé, cela dépendait de son humeur.  Parfois elle essayait de les mettre en musique, parfois cela fonctionnait et elle s’en servait pour enrichir le répertoire de son groupe.  Elle commença néanmoins à comprendre, malgré toute ce foisonnement artistique réciproque, que Macaron éprouvait de véritables sentiments pour elle, et qu’elle éprouvait des sentiments pour lui, depuis ce fameux rendez-vous éclair au concert d’avril, dont elle n’avait rien oublié.  Alors de son côté, elle s’enquérait régulièrement de la santé, de la scolarité et du moral de toute la tribu : Raphaël qui entamait une brillante carrière de chercheur, Danderyd, encore adolescente, qui avait hérité de son père un côté mélancolique, une certaine fascination tant pour la noirceur que les correctes attitudes corporelles et autres danses de la K-Pop « underground » ...

Anja était attachée à Danderyd bien qu’elle ne la connût pas, simplement attentive aux tranches de sa vie que son père, Macaron, lui racontait régulièrement.

Anja finit par promettre de venir rejoindre Macaron dans son pied à terre breton lors de prochaines vacances estivales, et après quelques mois de patience et de soupirs, le rêve se réalisa.

Anja profita de quinze jours de temps resplendissant et chaud, ce qui était devenu la norme pour la pointe du Finistère où le climat était désormais méditerranéen.

Les enfants passèrent le temps d’un week-end où l’on goûta de beaux et simples moments de partage et d’échanges d’idées autour de salades de pois chiches agrémentées en taboulé libanais.

Anja et Macaron firent l’amour superbement, de jour, de nuit, dans le lit, dans le jardin, sur la plage…

 Premier Grand Cru Classé 20?7

Celui-là, ça faisait 45 ans qu'il se planquait
On aurait presque renoncé à le chercher
On l'imaginait comme un petit cristal précieux
Rangé dans un écrin de velours bleu
Et le voilà
Il est énorme
Monstrueux même
Quand on n'est pas habitué
Il ferait 
Presque franchement peur 
Le grand bonheur

Mais le lecteur avisé aura peut-être remarqué que l’on ne parle de ces personnages que dans leurs moments de loisir, de vacances et de détente.  Pourtant, leurs univers professionnels à tous les deux étaient en ébullition.

Le coup de soleil s’amusait à chauffer le destin, et la puissance terroriste de leur amour soufflait sur les braises.

On a omis un pan de l’histoire, alors dans le prochain chapitre, nous allons revenir longtemps en arrière, précisément le lendemain du jour où Anja (callipyge) garait son vélo dans Eerstebloemwardstraat, avant d'entrer au  Paradox et de donner à contempler ses fesses, ses jambes et ses pieds à Macaron sous la transparence bouffante d’un pantalon rose d’été.

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