09 - Macaron - chapitre 9 & Epilogue - On dirait le Sud


Garcin Sarako (nom de scène, Macaron) filait désormais des jours heureux.  Il baissait peu à peu la garde.  Il négligeait l’importance de la Night’s Watch…

Avec sa nouvelle vie, sa réputation de fêtard grandissait à présent dans les spirales d'amis et l'on savait que l'ancien prof de fac était vu désormais dans des clubs ou certaines soirées de l'underground local.        
On le connaissait pour ses talents de percussionniste, il venait souvent muni de congas et puis autres trucs...
  Il accompagnait souvent les musiques diffusées sur les enceintes, c'était son rituel, un éternel souvenir de ce jour, à Amsterdam, où, jouant à l'Atlas Coffeeshop quelque rythmique reggae sur un coin de table avec ses mains nues, le lendemain de sa rencontre avec Anja, il avait fait la connaissance de Rutger et monté ce projet incroyable de faire un groupe d'électro rock reggae franco-hollandais.  

Et cependant, il restait fidèle à ses anciens amis d'études.

  Jouvan, Glenoc'h, Arigond... Tous mariés, pères de familles, vivaient une vie tranquille et pacifique.
Lors d'une soirée entre potes à la bonne franquette à laquelle il fut convié, et où il se rendit avec Anja, que la bande apprit à mieux connaître, ils improvisèrent un petit concert percussions-voix sur quelques titres qu’Anja avait composés.  Tous les convives furent ravis du résultat...  L'on discuta aussi la question de la matière et de l'énergie noires... Fallait-il repenser l'Univers?  Glenoc'h, lui-même mathématicien, en était convaincu...
Et puis l'on rit beaucoup avec les fantaisies de Anja selon qui il y avait des théories vraiment alternatives désormais, une mystérieuse particule nommée "le froton" faisait le succès des réseaux viraux, c'était la particule quantique de l'amour, celle que s'échangent deux amoureux quand ils se rencontrent ou font l'amour ensemble.  L'interaction faible (celle qui est à l'origine de la nucléosynthèse dans les étoiles, autrement dit de la fabrication de matière, donc de nous, dans l'Univers) et l'interaction forte (celle qui maintient la matière en place une fois qu'elle est fabriquée) reposent toutes les deux sur le principe d'échange de particules (en l'occurrence, les bosons W et Z pour l'interaction faible, et les gluons pour l'interaction forte).

Eh bien le froton était l'équivalent pour l'interaction amoureuse.  Le concept venu don ne sait-où avait été généralisé et popularisé par un geek anglais, on avait même mis au point des smileys qu'on avait reproduits sur les t-shirts, les mugs, les baskets.  Un vrai business mondial de mécanique quantique...    

Lors d'un moment plus calme de la soirée (certains étaient descendus danser au rez-de chaussée du loft) Macaron et Anja vécurent un début de moment tendre, au milieu des convives restés pour fumer quelques joints en devisant de physique quantique et d'amour sous l'impulsion du nouveau couple.         
La conversation ayant un peu dérivé sur le terrain toujours glissant de la politique, Macaron voulut recentrer le débat en embrassant très tendrement sa compagne.  Le baiser torride fut remarqué. Quelqu'un fit une réflexion du style "oh Garcin c'est choquant ce que vous faites!", moitié sur le ton de la plaisanterie, moitié sur le ton de la gêne, tant les deux amants s'étaient alanguis assez confortablement sur l'espace large du fauteuil blanc qu'ils partageaient.  
Ils interrompirent leur baiser, peu importe, ils savaient tous les deux qu'ils avaient toute la vie pour continuer à s'embrasser de la sorte.         
Ils les regardèrent tous, les uns après les autres, en souriant, et Anja dit: "vous devriez essayer de vous rouler des pelles les uns les autres, vous verrez comme c'est bon!".  Ce à quoi Macaron, pris d'un grand éclat de rire, surenchérit: "et si c'est pas agréable, vous changez de partenaire!", avant d'enlacer sa compagne derechef.    

Et tous, ou presque, s'exécutèrent plus ou moins rapidement.  Les danseurs furent rappelés à l'étage.  Presque chacun trouva une bouche amie, et ce fut une ode à l'amour qui retentit silencieusement dans le loft au son du "Heart Beat" d'Archive que Macaron avait judicieusement mis dans la playlist de la soirée et qui résonnait à un moment opportun.  Tendres bisous, tendres caresses, rien de plus.  Une merveilleuse partouze de baisers.  Une cathédrale de tendresse.         

C'
était ça, leur talent: créer une ambiance frotonique.

Le groupe Summer is Coming marchait fort et des tournées avaient été organisées aux quatre coins de la planète.  Macaron vit et rencontra beaucoup de monde, beaucoup du Monde ; il avait néanmoins la maturité nécessaire pour ne pas commettre cette sorte dabus que lon constate souvent chez les stars de la pop-music, qui passent la majorité de leur temps libre à abuser de toutes formes de substances prohibées, méprisant totalement leur corps et leur équilibre psychique.  Au contraire, il tâcha consciencieusement de s’imprégner de chaque environnement, de chaque culture, de chaque peuple d’humains qu’il visitait.  Il emportait partout ses bâtons de marche et allait faire de longues promenades en périphérie des villes où s'arrêtait sa tournée, parfois des déserts, parfois des plages, parfois des forêts, parfois rien que de la ville...  il se nourrissait des atmosphères, des rencontres dans la rue ou dans les chemins... De même que sur un plan plus alimentaire, il se nourrissait d'un rien pour préserver son organisme vieillissant et qui se fragilisait imperceptiblement à partir de la cinquantaine...  Mais il s'obstinait à s'ouvrir parfois des parenthèses totales en fumant de l’herbe démesurément, son péché-mignon, son truc pour se couper du Monde et s'y relier d'une autre façon.  C'est là que l'inspiration pour les chansons et la confiance dans ses idées éclosaient sans prévenir, régulièrement s'il travaillait.  Et Macaron travaillait, il rédigeait bien facilement deux ou trois textes ou poèmes par jour, réglait des mélodies à la guitare folk, inventait des beats.

Il tourna au Brésil, bien sûr, le pays d’enfance d’Alberto, qui ne manqua pas de présenter le groupe à toute sa famille, essentiellement dans la province de Brasilia.  Il tourna au Japon, où il fut surpris de constater leur popularité et amusé de vérifier que Tokyo la nuit était en tout point conforme à sa description par Sofia Coppola.  Il participa à des émissions de télé totalement surréalistes où un animateur clownesque les grimait de toutes sortes de masques qui, apparemment, faisaient rire l’assistance, ou bien encore où l’on disputait des batailles de jeu vidéo avec quelque acteur populaire d’une série locale, jeux où le perdant devait enfiler un nombre de verres de saké proportionnel à la différence des points obtenus à la dernière simulation de course à la mode - Macaron ne perdait jamais.

Il tourna en Hollande, à nouveau, dans des lieux de plus grande envergure cette fois (et notamment le Yohann Cruff Arena d’Amsterdam).  Puis il voulut et obtint à la joie générale – on était aussi amateurs de vin, dans ce groupe - un long périple en France (Caen, Brest, Nantes, Angers, Orléans, Bordeaux, Clermont-Ferrand, Toulouse, Montpellier, Marseille, Nice, Lyon, Grenoble, Besançon, une brève halte en Terre suisse au petit festival de musique de Porrentruy, Mulhouse, Strasbourg, un crochet par le Luxembourg où l’accueil fut mitigé, Nancy pour un total triomphe, Reims, un Lille incroyablement enflammé, pour finir par Paris – Bercy et l’Olympia en gala d’adieu).  Il y rencontra Manu Katché, un type épatant qui racontait des milliers d’anecdotes dont une bonne moitié sur l’expérience d’Englishman in New York avec Sting, il y rencontra Sting et Shaggy, il y rencontra Calogero, Goldman avec qui il chanta une chanson lors d’un concert caritatif.  Pauvre Goldman qui ne pouvait plus jouer qu’assis…  Il se concentrait sur le jeu de guitares, ce qui était un exploit malgré l’arthrite, et Garcin chantait.  Il rencontra M qui, avec l’âge, s’était tourné vers la production et le business.  Il n’était que d’un an l’aîné de Macaron.  Ils avaient partagé une fille, dans leur jeunesse, pur hasard, chacun de leur côté.  Une Sophie blonde qui aimait l’amour et les rock stars.

Juste après le gala de clôture de cette tournée française, il ne prit qu’une ou deux nuits de repos à l’hôtel, passant trop peu de coups de fil – mais ses proches avaient appris depuis longtemps et accepté qu’en fin de tournée Macaron avait besoin de silence et de solitude – bien qu’essayant à trois reprises, il ne parvint pas à joindre Anja en raison du décalage horaire.

Il tapa un bœuf avec Cantat à Cahors, plus clandestinement, avant de finir en Espagne (5 dates) et au Portugal (6 dates).

Il voyait plus souvent sa famille qu’Anja, à l’époque.  La carrière de MoonAnja, elle aussi s’était envolée, mais celle-ci se concentrait principalement sur l’Amérique du Nord, la Chine et la Russie.  Ainsi en avait-elle décidé, son style de musique enfantin et libertaire électro-pop-rock étant, pour l’instant, apprécié des trois plus grandes puissances mondiales, rivalisant avec la K-Pop, jugée de plus en plus trop électronique et artificielle.  On revenait à de la vie, à de l'imprécision, à de l'impressionnisme.  A de la Lumière.  Il était étrange de constater à quel point le coup de Soleil avait aussi atteint l’humanité dans son ensemble : le Monde se pacifiait.  Chaque civilisation avait fini par accepter l’évidence de la Mondialisation, et de grands sages, malgré le scepticisme d'une partie des peuples, encore, avaient préparé un avenir radieux en sourdine.  Ils avaient jeté le terreau de la fraternité universelle, celui de la laïcité, la vraie, la liberté de conscience, la liberté d’être soi-même en complémentarité avec les autres, dans un esprit prospectif, constructif, social…  Les programmes d’enseignement étaient soutenus par les entreprises, tout comme, sur un plan plus moral, par les dernières découvertes de la science et notamment les avancées de la téléportation quantique.  On en était à savoir téléporter une bille de nickel pur d’un coin à l’autre d’un laboratoire du CEA, dont le budget au sein du Ministère de la Recherche, avait été doublé parallèlement à celui de l’éducation, comme partout dans le Monde.

Rien pour autant ne permettait déjà de téléporter Macaron vers Anja, ou inversement.  Macaron voyait plus souvent son fils Raphaël, qui était devenu un jeune et bel adulte, thésard au laboratoire de physique quantique appliquée dudit CEA, pilote amateur, trilingue, vie sentimentale impossible, toute son énergie bouffée par sa candidature dans le programme de recrutement des pilotes de l'ESA (promotion certifiée navigante en 20?4).  Raphaël bénéficiant parfois de quelques congés, Macaron avait la joie de constater que, malgré une jeune vie dynamique et trépidante, l’amour de son fils était suffisamment fort pour vouloir le revoir, lui, son vieux con de père, de temps à autre, et c’était souvent lors d’un concert du groupe.

C’est Raphaël qui lui apprit que le « Coup de Soleil » (c’était l’acceptation officielle et générique, désormais pour les médias et pratiquement pour tout le Monde, de l’évènement cosmique qui avait frappé l’humanité) avait permis une étude plus fine des phénomènes quantiques à grande échelle mis en jeu dans le renversement des pôles magnétiques.  Raphaël faisait partie de l’équipe qui avait bricolé le montage de l’expérience ayant permis de mettre en évidence certaines propriétés des particules intriquées. Depuis quelques années et les travaux d’un groupe de recherche franco-sino-américain, on connaissait leur densité de probabilité de présence centrée sur un point oméga quelconque de l’espace-temps, densité qui dépendait de manière inversement proportionnelle au carré de la distance les séparant a priori.  On savait même que les densités de probabilité de présence de particules intriquées suivaient des géodésiques répondant à peu près aux mêmes équations que celles de la Relativité Générale et on commençait à comprendre comment ces géodésiques se courbaient.  L’objet des recherches de son fils, c’était plutôt la « mécanique » des réactions des couples intriqués dans ce renversement du champ magnétique.  Cela impliquait des résolutions d’équations différentielles absolument monstrueuses, mettant en jeu du calcul matriciel combiné à du calcul différentiel et à des sommes de séries.

Bien malgré lui, Raphaël devait se coltiner davantage de mathématiques qu’il ne l’aurait espéré.  Il était donc heureux de pouvoir décompresser en allant écouter la musique de son père.  Son père, de fait, était également le seul membre de sa famille à même de comprendre un tout petit peu de quoi parlait sa thèse.

Macaron buvait du petit lait en écoutant ainsi s’exprimer son fils.  Quelle fierté pour un père, songeait-il.  Il n’osait pas lui avouer qu’il ne comprenait pas tous les concepts que ces développements sous-entendaient.  Ce n’était pas « sa branche ».  Avant le retour à la musique, son truc à lui, c’était plutôt la constante cosmologique et l’énergie noire.  Bien sûr que cette dernière pouvait et devait avoir des racines profondément ancrées dans la mécanique quantique, mais en quoi ?  Macaron sen était soucié pendant longtemps, mais à présent il sen foutait.  Il avait rencontré dautres spiritualités à travers les cultures quil avait croisées, et sa conviction, l’âge venant, était que certaines forces inhérentes à la nature (non-humaines, donc, en-dehors du champ de l’observation) dépassent le cadre actuel de la science.  Il était convaincu, comme l’un de ses anciens professeurs en Angleterre, le professeur Markway, un moustachu bourru et plein de grâce en même temps, que ce que l’on considère à une époque comme du paranormal devient, après le travail conjoint du temps et de la science, connu et expliqué.  Mais pour lui, l’énergie noire était encore dans le domaine du paranormal.  Il avait songé un temps que le Temps, justement, en est l’une des victimes.  Si le temps s’étirait ?  Si, lui aussi, comme lespace, devenait de plus en plus étiré à mesure quil s’étend ? Et dans ce cas, à quoi bon le Big Rip, puisque dans ce cas le temps passerait lui aussi de plus en plus lentement ?  Macaron croyait en une respiration, une immobilisation dans l'infini qui repartirait dans l'autre sens, vers une contraction spatiotemporelle progressive, la grande roue de la Vie repartant dans l'autre sens, comme ce ruisseau régulé par la fontaine en bambou d'un jardin japonais sous la neige.

Et puis l’on négligeait aussi les forces évidentes qui malgré tout échappent à la science : la mémoire (qui peut échapper au temps), la haine, lamour, le sens du sacrifice, la quête de la beauté…  Toutes ces forces inhérentes à la Nature humaine existent bel et bien puisque nous les invoquons sans arrêt.  Peut-être ont-elles donc leur place dans le récit de l’Univers ?  Peut-être que Dieu, c'est deux?

Raphaël était aussi là pour ça : faire de la philosophie avec son père.

De son côté, Danderyd terminait sa troisième année d’études aux Beaux-Arts et se spécialisait dans l’architecture.  Elle sortait peu mais vit deux fois son papa en concert, qu’elle eut la joie d’embrasser en exclusivité dans sa dernière loge française de l’Olympia… avant Stromae et Bruno Mars, qui la trouvèrent charmante et lui firent mille compliments.  Danderyd n’en avait cure ; tout excitée, elle racontait à son père comment elle avait probablement trouvé lhomme de sa vie, et son histoire était dite comme un conte que Macaron savourait tout en songeant avec malice à l’attitude d’altitude vertigineuse qu’il aurait quand le jeune homme lui serait présenté, pour le tester, pour la blague.

Macaron était heureux, Macaron avait baissé la garde.  Grisé par cette ambiance fantastique, allant même jusqu’à refaire l’amour à Estelle, un soir d’octobre, après lui avoir fêté son anniversaire en Alsace, il ne faisait plus attention à Anja.  Il faut dire que les succès d’Anja étaient de plus en plus impressionnants.  Elle aussi était grisée, fascinée par cette réussite qu’elle recevait comme une bénédiction ; elle venait dachever sa tournée russe par un concert monstre au stade Krestovski de Saint-Petersbourg, redevenue ce centre culturel d'envergure mondiale qu'elle n'aurait jamais dû perdre du temps de Poutine.  Macaron, comme tout artiste parvenu à un certain faîte de gloire, voyait en Anja, non seulement son amour passionné du début, mais aussi désormais un concurrent.  Les egos des artistes sont terriblement sensibles.  A la seconde où ils goûtent à la gloire, ils veulent être adulés comme des héros.  Et toute ombre potentielle est une menace.  La jalousie vous joue des tours, parfois.  Alors il y avait réfléchi, avait médité, et avait, fouillant en lui-même, constaté sa propre ineptie à être ainsi jaloux, puis il s’était sincèrement réjoui du succès d’Anja.  Mais il continua à la considérer malgré tout comme un acquis, comme quelque chose d’indétachable, définitivement, de sa vie, précisément parce qu’il l’aimait infiniment.  Or Anja n’était pas la seule dans ce cas.  Inès aussi, était indétachable, et son fantôme le hantait régulièrement. Estelle non plus, de moins en moins l’âge avançant : elle restait à jamais la mère de ses merveilleux enfants.

Anja le sentait.  A la teneur des messages échangés, au côté laconique des quelques méls envoyés (qui n’étaient qu'un signe de plus du "took you for granted"), Anja sentait avec netteté qu’elle possédait désormais elle aussi une clé personnelle dans un tiroir du cerveau très compartimenté de Macaron, et que l’on entendait le bruit de scie des méninges qui découpaient déjà le bois du lendemain et que d’autres tiroirs étaient en construction.  Anja était jalouse de toutes les rencontres excitantes que Macaron pouvait faire, puisqu’elle-même était chaque nuit soumise à mille tentations.  Chacun avait la possibilité de baiser dans son coin, ce qu'elle fit pour sa part à plusieurs reprises.

De plus, Anja apprit sur ces entrefaites des nouvelles pour le moins inquiétantes de la santé de sa mère qui, atteinte d’un cancer, était sur le point de quitter ce monde.  Cela l’affecta beaucoup.  Elle envoya deux ou trois SMS à Macaron, pour le prévenir, mais il sembla ne pas les recevoir.  De fait, il l’avait malencontreusement, et sur une de ces fausses manœuvres tellement fréquentes avec les smartphones, placée dans les expéditeurs indésirables.  Il la crut silencieuse, ce qui l’inquiéta.   Il ne comprenait pas ce silence.  Il lui envoya des messages tendres d’abord, puis drôles, mais Anja elle-même ne comprit pas très bien leur sens, étant donné qu’elle croyait lui avoir dit que sa mère était mourante et qu’il semblait s’en foutre comme de l’an quarante.  Il passa à des messages plus décontenancés, à travers des poèmes où on lisait des reproches et de l’impatience en filigrane.  Définitivement préoccupée ailleurs, elle décida de couper provisoirement tout contact pour se concentrer sur l’essentiel et sa famille.  Elle interrompit la tournée d’été pour rentrer rapidement et en secret, à Beverly Hills où elle avait acheté une propriété à ses parents, à l’abri des paparazzis.

Macaron, confronté au silence et à l’incompréhension soudaine, l’irrationnelle peur de perdre l’être adoré, eut un regain d’amour.  Ils avaient été plus de trois mois sans se revoir et son cœur s’enflammait comme aux tous débuts.  Il la désirait, il ne voulait qu’elle puisqu’il en était privé.  Elle n’avait pas compris une seule seconde qu’en réalité, Macaron, excepté l’écart avec Estelle qui avait quelque chose de gazon maudit, lui avait été parfaitement fidèle et qu’il soupirait donc en secret après ses bras, ses pieds, et tout le reste. 

Elle prit les messages plus amoureux et les poèmes brusquement plus fréquents comme des ustensiles tout justes bons à masquer une mécanique d’infidélité.  Elle se raidit.  Il le sentit mais insista.  Et elle se fit silencieuse.

Avant d’arriver à ce point extrêmement douloureux pour Macaron, qui vécut ce brusque silence comme absolument insupportable, les plans pour se revoir étaient les suivants : Macaron devait faire une halte dans sa vieille maison de vacances de Penmarch (celle qu'il partageait encore avec Estelle après toutes ces années de divorce), et Anja devait le rejoindre depuis Moscou via Paris pour atterrir à Brest.  La rencontre était prévue dix jours plus tard.  Macaron l’espérait puis l’attendait comme un footballeur espère puis attend une finale de Coupe du Monde.

Cependant, il n’était pas sûr qu’Anja fasse le détour.  Elle rentrait crevée d’une tournée en Russie, elle n’avait pas revu ses parents depuis six mois, et la santé de sa mère, donc, donnait de multiples signes d’inquiétude.  Et puis Anja était restée obstinément distante, une distance glaciale que Macaron encaissa comme du mépris.

De son côté, madame Painvain à qui Macaron avait rendu visite à l’occasion d’un détour par son ancienne demeure, avait changé de look.  Elle avait eu un rencart grâce au compte MeFeed que Macaron lui avait créé autrefois (coup de chance, survivance, le seul réseau viral approuvé et indirectement surveillé par le gouvernement européen), et le bel autrichien de 50 ans qui lui avait répondu avait tout pour lui plaire.  C’était un dandy qui allait ruiner ses économies, un essoreur de veuves, mais les yeux de sa proie étaient masqués par deux gigantesques cœurs rouges et Philip était tout pour elle.  Elle offrit un verre à Macaron pour lui annoncer son prochain déménagement pour Vienne et le remercier pour ses lettres régulières, notamment celle où il lui avait envoyé deux albums dédicacés (Pony Pony Lovers de MoonAnja et Seed Generation de Summer Is Coming).

Dans le même temps, Macaron avait repris, après bien des années silencieuses et sans aucune nouvelle d’elle, une petite correspondance avec Inès.  Il lui avait écrit, à nouveau, et elle avait répondu.  C’était un printemps.  Macaron mettait le temps pour, lentement, doucement, trèèès tranquillement, sans effrayer la belle, relancer le processus de débat entre elle et lui, un débat sur toutes les composantes de la vie et de la culture humaines, un débat dont l’éther était un amour absolu.  Ce qu’il ignorait, c’est qu’Inès avait parfaitement lu son jeu et en jouait à son tour, en le brutalisant parfois, en le faisant languir souvent, et en l’éconduisant dès qu’elle estimait qu’une ligne rouge était franchie (c'est-à-dire dès qu’il commençait à lui parler de son amour pour elle, passé ou présent).

« Ce n’est pas le bon mot, parce qu’en réalité je songe à un mot anglais – sharpen – mais je crois que les hommes tranchent davantage avec l’âge, en général, c’est ce qui donne leur maturité : ils deviennent hommes quand ils se sont pleinement assumés.  Les hésitations, les tergiversations disparaissent.  Ils se sont aiguisés, polis, patiemment.  Comme des lames brutes longtemps passées à la meule et au feutre.  Et s’assumant, ils assument leur archétype.  Un trait de caractère devient dominant.  Chez les uns, ce sera la sociabilité, chez les autres, la distraction, ou alors ce sera un tempérament taiseux, chez d’autres encore, l’affirmation de soi…  C’est là que l’écrivain a toute sa place.  Les personnages de romans sont ainsi construits. Or vous, vous êtes pleinement dans la vie un homme autant quun personnage de roman, et pourtant, ce qui vous caractérise, cest votre absence de réalité marquée.  C’est extrêmement déroutant pour qui vous côtoie parce que, du coup, vous n’êtes pas fiable bien que vous vous en défendiez sans arrêt.  Vous êtes tour à tour le prof sévère, le musicien perché, l’amant trop timide, l’écrivain bien trempé, le père rassurant, l’ours colérique, le scientifique passionné, l’enfant capricieux…  Vous donnez le tournis.  Vous m’avez donné le tournis.  Mais c’est un tournis qui fait tituber, ne vous en déplaise.  Et j’ai passé l’âge des jeux trop grisants. »

« Ma chère Inés – lui répondait-il – je reconnais bien là votre façon d’écrire : pure et sans attache.  Comme tout être humain, vous prêtez à dautres les traits qui caractérisent votre propre âme.  Cest elle qui est tranchée !  Je pense au contraire que les humains sont plein de nuances et qu’ils recèlent en eux tous les archétypes.  Montrer – et surtout cacher - l’un ou l’autre visage est ensuite affaire de choix.  J’ai décidé quant à moi de n’en cacher aucun, mais de ne jamais les montrer en même temps, sauf aux personnes que j’aime… Et je vous annonce, quoi que vous en pensiez, que vous en faites encore partie.  Je sais que, m’exprimant de la sorte, je m’expose à nouveau à quelques longs mois de silence, mais c’est une réalité que je ne puis taire : elle me définit aussi.  Vous êtes l’un de mes archétypes, pour toujours.  Vous avez su poser votre marque sur mon épaule comme le faisaient les maîtres chevaliers de Moyen-Âge lors de la cérémonie de l’adoubement, et rien ne peut plus l’effacer.  Surtout sachant que notre amour a toujours balancé du côté de la tradition courtoise.

J’attire cependant votre attention : vous parlez dhommes aiguisés à la meule et au feutre.  Jai bien peur que « moule » et « foutre » ne soient guère éloignés : je nai guère passé l’âge, quant à moi, et bien que les cheveux grisonnant autant que les poils de votre pubis, de vous imaginer dans les situations les plus incongrues.

Portez-vous bien.

Macaron ».

Ces échanges doux-amers ne furent que très épisodiques pendant quelques années – Inès adoptant rapidement une attitude de fuite, jusqu’à ce qu’elle fut trompée par son mari.  La donne changea alors.  Inès savait désormais que son mari souffrait lui aussi de l’enfermement des couples, et, reprenant elle-même goût à la liberté, ayant moins à faire qu’auparavant, et moins de scrupules aussi, la peur que son mari souffre soudain disparue, prit à nouveau le temps le lire son vieux prof de prison, comme il y avait des lustres...  Ses propres réponses se firent plus longues, les jeux devinrent plus dangereux, les braises se ravivaient au souffle de la liberté nouvelle et bourgeoise que leur donnaient leurs cinquante ans.

Anja le sentit immédiatement.  Elle aussi, comme Estelle avant elle.  Les femmes savent ce genre de choses.  Elles le perçoivent dans l’attitude de leur conjoint, une attention différente, des sur-jeux par moments qui compensent certains sous-jeux à d’autres.  Fait semblant, ne fait pas semblant d’être ailleurs, fait semblant d’être là avec moi, fait semblant d’être préoccupé, ne fait pas semblant d’être distrait, fait semblant de s’intéresser à ma nouvelle tenue d’été, ne fait pas semblant de soupirer et de se parler à voix basse tendrement, fait semblant de vouloir m’emmener au restaurant, ne fait pas semblant de ne pas m’emmener au restaurant, fait semblant de ne pas écrire à l’autre, ne fait pas semblant de passer trop de nuits sur son ordinateur…

Mais pour Anja, il n’était pas question de tergiverser.  Elle décida d’aller jusqu’au divorce.  Et puis elle pépia sur les réseaux viraux (ceux qui étaient encore ouverts dans les pays complaisants mais généralement accessibles partout, dont MeFeed, le plus puissant, contrôlé toutefois par un consortium d'états avec un cahier des charges drastiques - il ne s'agissait pas de vendre, mais de rendre service à l'échelon mondial), fit délibérément la une de la presse people, malgré toutes les préventions que Macaron avait eues à ce sujet, pendant de nombreuses années, et l’on s’intéressa désormais davantage à leur histoire de couple tumultueux qu’à leurs performances artistiques. Du moins celles du groupe de Macaron, dont ce fut la fin de carrière annoncée.  Inès lui écrivait moins souvent, mais de mots toujours tendres et réconfortants.

Cette mise à la retraite de la scène musicale, tout comme de la grande aventure amoureuse de sa vie, comme elles existent parfois, cruelles et injustes pour les artistes et les cœurs tendres, ne le chagrina guère ; il était vieux à présent, et voulait passer le temps qui lui restait à vivre à se cultiver un peu par la lecture, et à simplifier son karma par le bricolage et le jardinage…  Les royalties des ventes de titres lui rapporteraient suffisamment pour compléter ses remplacements à l’Université.  Il avait revendu son second appartement (Yder Zizin, Eerstebloemwardstraat) et s’était trouvé une petite maison qu’il retapait tranquillement, en bon et honnête Homo Faber qui renonce aux folles ambitions de sa jeunesse pour s’installer dans un écrin de confort petit-bourgeois.

Anja partageait à présent sa vie entre San Francisco, où elle s’était acheté un appartement, et Agadir, où elle possédait une villa retranchée sur quelque hauteur de la mégapole, à l’abri de la pollution mais avec vue sur les mille scintillements de la ville.

Partouzarde, sado-masochiste, pansexuelle, bouddhiste, libertine et libertaire, elle continua quelque temps sa vie de folies, pendant et après ce qui va suivre.

Macaron et elle restèrent amis quelques temps… avant…

***

Aéroport d'Agadir.  L'avion de Macaron, en provenance d'Amsterdam Schipol, atterrit deux heures avant celui d'Anja.

Celui-ci était affiché en orange, il clignotait, et dans la colonne « remarques », avec quinze petites minutes de retard.  Tant pis, quinze petites minutes comparées aux quinze semaines passées sans se voir n’étaient qu’un fétu de paille.  Ce fétu brûlait, à présent, dans les yeux ensoleillés de Macaron, juste devant lui, là, tout de suite en face, sur le dallage marbré et fraîchement ciré de l’aéroport.  Flight n°4141ZP68 en provenance de San Francisco.  Le sourire jusqu’aux oreilles.  Une respiration profonde, intense, sifflante entre les naseaux du taureau impatient, puis soufflant une mélopée presqu’imperceptible…  Anjasize me for the moon…  Anjasize me for the mooooooooon…

Les flammes du fétu d’un quart d’heure crépitaient, elles étaient vives et belles, comme celle qu’il attendait.  Il avait prévu de se tenir assez loin de la porte vitrée coulissante d’où sortent les passagers nouvellement débarqués après avoir récupéré leurs bagages.  Il voulait voir Anja le chercher du regard.  Il voulait la contempler un peu l’attendre lui, et sonder ainsi son amour.  Le feu de temps se consumait au loin, l’avion avait atterri depuis cinq minutes. 

Il se remémora la première fois où il lui avait tenu la main.  C’était à Dallas, dans une salle de concert country, au gala de clôture de MoonAnja.

Puis il se remémora la première fois où il l’avait vue.  C’était sur une bicyclette, regardant vers la devanture du Paradox, au premier tiers d’Eerstebloemdwarstraat.  Dans un pantalon rose et un justaucorps noir.  Et un tatouage rectangle dans le dos.  Ce tatouage qu’il allait avoir le privilège, bientôt, de caresser.  Ô sublime honneur, Ô sublime attente enfin récompensée, Ô, Soleil, merci ! 

La fantômette du Jordaans hésite à s’arrêter devant le coffeeshop, jaugeant qu’il y a du monde, ne songeant tout d’abord qu’à acheter un joint tout prêt, puis se souvenant n’avoir pas de feu et avoir un peu de temps, et elle le voit, lui, seul à cette table, seule table où il restait de la place, celle de l’habitué de la devanture sublime, de ce quartier pacifique et pur, de ce mallorne elfique, de ce Highgarden du Nord, gouverné non par les Tyrell mais par la démocratie et la liberté...  Lui était Aragorn, le roi déguisé en rôdeur.  Elle était Arwen, fille d’une muse et d’un dieu, fille d’Euterpe et d’Apollon, de la musique et du soleil. 

Et là voilà quinze ans plus tard dans un aéroport marocain, encore loin de lui, ne l’ayant pas vu, il se tient sciemment un peu en retrait.  Il la contemple avec un immense sourire.  Elle porte sa robe couleur du soleil, tiens, justement, Peau d’Âne capricieuse, Cendrillon consolable, Belle au Bois Dormant à caresses, Blanche-Neige à sept mains, Reine des Neiges de bonnes nouvelles, Raiponce aux cheveux de partitions, Vaïana de tous les océans de l’Orient…

Elle est fatiguée, elle le cherche du regard.  Elle l’a vu, planquée derrière ses lunettes de soleil et sous son borsalino, il sait qu’elle l’a vu.  Il lui tend ses bras en s’avançant très doucement vers elle, à pas de souris.  Elle se tourne pour reprendre la poignée de sa valise et elle s’avance vers lui d’une marche décidée.  Son visage est neutre.  On a l’impression qu’elle contient un sourire, mais est-ce la réalité ?  Il se peut très bien tout autant, parce quelle est une actrice très habile, quelle dissimule de la peur, ou même fasse semblant desquisser un rictus imperceptible qui pourra sinterpréter comme de la peur !  Ou bien elle se mord discrètement les lèvres de désir…  Cela le laisse songeur.  Mais il n’a pas le temps de bander.  Le fétu de temps d’attente n’est plus qu’un tas de braises rougeoyantes qui crache ses derrières flammèches de compte à rebours avant contact.  Elle commence à être assez proche pour qu’il voie plus précisément sa bouche.  Une bouche fine, en éperon.  Ils s’arrêtent en même temps, il attend, les bras ouverts, elle sourit.  Elle s’approche un peu plus lentement, et sans lâcher la poignée amovible de sa valise à roulettes de la main droite, tandis que de la main gauche elle ôte son petit borsalino noir, elle lui fait une petite bise, de la pointe des pieds, sur la joue gauche, puis emprunte un air un peu nunuche pour dire bonjour.

Macaron sourit.

« Hello my sun.  Tu ne veux pas qu’on la refasse ?

-   What ?  This scene ?

-  Ouais… Je timaginais plutôt courir vers moi à toute allure après avoir largué valise, lunettes et chapeau en route, tu vois  Pour te précipiter dans mes bras et me faire tomber, tu vois le genre ?  Sauf que je me serais cramponné sur la pointe de mes pieds et que tu te serais emplafonnée sur mon torse puissant de percussionniste professionnel !»

Macaron s’assure qu’Anja a bien reçu le message – il lui reste encore quelques progrès à faire en français après tout.  Mais elle semble avoir bien compris.  Grimaces entendues, à base de sourcils froncés.  On est OK.  On la refait.  On remet le Borsalino sur la tête et les lunettes de soleil, on fait faire demi-tour à ses petites claquettes bleues, on laisse deviner le fessier derrière les franges brillantes et le crêpe jaune moulant.  On va reprendre ses marques.  Macaron baisse les bras tout en reculant doucement de quelques pas.

Comme Anja ne peut pas rentrer à nouveau dans la zone d’arrivée, elle tourne les talons devant la porte vitrée coulissante et fait mine de débarquer.  Elle cherche du regard en tournant bien la tête sur 180°, de droite à gauche, de gauche à droite.  Il se marre.  Elle  s’est arrêtée pile sur son emplacement imaginaire du fétu de minutes, dont les cendres à présent sont encore un peu fumantes.

Elle lâche la poignée de sa valise, retire ses lunettes de soleil et les met dans son borsalino qu’elle dépose sur le haut de la valise.  Elle tourne à nouveau la tête, elle cherche son compagnon du regard mais ne le trouve pas.

Décidément, quelle garce, quel clown !  Elle na pas voulu se conformer au scénario de Macaron.  Il sapproche un peu plus rapidement que la première fois en la fixant du regard, à son tour le visage neutre.

Anja feint alors la découverte.  Elle fait un grand sourire accompagné d’un petit clin d’œil, elle ouvre les bras, sans se déplacer.  Il sourit à son tour et accélère le pas, il se met presque à courir vers elle.  Quand il n’est plus qu’à deux ou trois mètres, elle dit : « stop !  raté !  ça ne colle pas non plus !  ça me transforme en maman-camion !  We shall do it again, you know !

-    Yes, as long as you want!”

Nouveau manège identique de remise à zéro des compteurs.  Ils sont chacun à l’autre bout du hall.  Vous n’avez qu’à imaginer que vous êtes un chauffeur privé en attente du vol d'un client prestigieux qui n’en finit pas d’être décalé, installé à la spartiate sur quelque banc métallique du hall d’attente des arrivées, le van GMC Bulldog grand luxe intérieur cuir garé dans le parking VIP, avec un septième café dans une main, n’ayant plus rien d’autre à faire que de regarder les gens.  Et vous voyez un homme de belle carrure, à l’apogée de sa maturité, brun, les cheveux courts, grisonnants d’argent dans le soleil oblique du hall, de dos aux trois-quarts, qui lève lentement les bras en avançant doucement.  De l’autre côté, vingt mètres plus loin, une belle femme s’avance elle aussi, un peu plus jeune que lui, très belle et très élégante dans une robe dorée brillante, les jambes superbement bronzées, des pieds égyptiens décorés d’une chaînette de cheville en or dans des petites claquettes bleues brodées de quelques faux diamants, les cheveux noisette lissés, les boucles d’oreille orbitales qu’il lui a offertes, un petit chapeau italien noir, de grandes lunettes de soleil cerclées de blanc.  Elle lâche la poignée de sa valise.  Il ouvre les bras en accélérant le pas.  Elle baisse la tête vers le bas en souriant, ôte lentement ses lunettes des deux mains, le regarde par-dessus la monture, commence à courir, il fait de même, elle perd son chapeau…

Ils se jettent dans les bras l’un de l’autre comme deux particules intriquées.

 

Et demain ?

Ce bout de terre rouge et brune,

Dans mille ans,

Que sera-t-il devenu ?

Trouvera-t-on encore des ombres dans les creux des maisons,

Sur les trottoirs fendus,

Dans les plis des vêtements, sous les cubes de béton,

Sous le vieil auvent du marchand ?

Que restera-t-il, sous le vent de la Lune ?

 

Cette ville organique et mystérieuse

Dans mille ans,

Sale et poussiéreuse,

Drôle et illogique :

Quels spectacles ?  Quelle dimension ?

Comment sera l’éclairage ?

Le ciel sera-t-il aux étoiles d’Afrique

Ou à des lampadaires géants

Qui baliseront le rivage ?

Le sable en aura-t-il eu raison ?

Faudra-t-il s’envoler pour voir les toits des maisons ?

 

Ce bled de quatre sous

Dans mille ans

De bonne pousse erratique, d’amas de bouts de plastique

Quel visage aura-t-il ?

Celui d’une vieille bique moisie de poudre de briques ?

Celui d’une mégapole aux contours de mithril,

Ou d’un très vieux chameau au pelage tout roux,

La face d’une ruine concassée par le Soleil d’Orient ?

 

Cette rue inconnue

Dans mille ans

Quel destin pour ces voiles

Sur les yeux sur les corps sur les cheveux des filles ?

Des cimetières élégants aux étoffes qui brillent ?

Combien verra-t-on de branches aux étoiles ?

Verra-t-on le reflet des corps nus

Dans les théières d’argent ?

 

Cette chambre tissée

Dans mille ans

Quelle lumière ?

Embaumera-t-elle encore l’huile d’argan ?

Sera-t-elle ensevelie sous des tombes de poussière ?

Des boutons de fausse améthyste sur les coussins de lait,

Tes jambes nues sous des voilages d’or

Seront-elles à moi, dans mille ans, encore ?

 


 

Amitié

 

Cette faculté de partager

En toute circonstance

Le même don précieux

 

De faire péter des bulles d’amour

Incontrôlables et dangereuses

Là où nos cœurs nous mènent

 

Et être bien ensemble partout

Tout le temps par les mots

Par la peau par la bouche

 

Cette faculté de partager

Le non-sens et l’errance

Et plusieurs chemins pour deux

 

Inch Allah d’éclater la tendresse au grand jour

Sur les plages soyeuses

De ces villes d’Afrique éternelles

 

Et être bien ensemble partout

En amants en un mot

Comme des sots sur la couche

 

Cette faculté de partager

Le pain trempé dans l’huile en silence

Et le thé à la menthe sous le soleil joyeux

 

D’agir en terroristes du cœur

En messagers des Dieux

Le voile en rouge, le ciel en bleu

 

Et être bien ensemble partout

Sous le vent dans les flots

Dans les seaux sur les souches

 

Et être bien ensemble partout

Tout le temps par les mots

Par la peau par la bouche

 


 


Bien nommé

 

« Pense,

Puis verbalise :

Le verbe est créateur !

Des évènements surviennent

Appelant des réactions,

Des contre-réactions,

Tout un univers quantique

Se met en branle ! »

Et elle se fout de ma gueule

Perchée dans ses nuages

A son premier quartier…

« Je suis ta mère, banane,

Tu ne peux rien sans moi !

Ni la Nuit, ni le Miel

Ni l’Amour, ni la Vie :

T’es Abn-Al-Hilal ».

 

 

 

Tout dans la tête

 

Au  secours plus moyen de faire l’amour

Et ça se répète tous les jours

 

C’est pas les barres de fer de nos lits accolés

C’est pas le manque d’envie, pas le manque d’amitié

C’est pas la vieillesse ou le manque de viagra

C’est pas de la faiblesse ou le manque de mantras

C’est pas les occasions qui ont manqué non plus

C’est pas le grand Soleil sur le fruit défendu

C’est pas ce beau ciel bleu à sculpter dans la masse

C’est pas le sang de la Terre qui s’épand dans l’Atlas

Ni les couvertures amples au son de la Icha

J’ai attendu longtemps que le coq chante trois fois

 

C’est juste que quand je suis avec elle je pense à lui

Et que quand je suis avec Toi, tu penses à elle…

 

 

*** 

 

La Terre fit à nouveau quelques tours du Soleil.

 

Les aiguilles rouges de toutes les boussoles du Monde étaient tournées vers l’Antarctique, celui-ci avait passablement fondu, mais c’est encore là que l’on trouvait les climats les plus froids de la planète.  C’est donc au Pôle Sud que Raphaël s’était entraîné patiemment à survivre à un séjour prolongé dans des conditions de rigueur extrême.  Il avait eu aussi la chance (car c’était une obligation à présent pour tous les astronautes du programme martien) de pouvoir grimper sur un sommet de plus de huit mille mètres.  Pour lui, cela avait été le K2.  Une expédition dantesque.  Il avait perfectionné ses connaissances en géologie à cette occasion, mais aussi, et lourdement, éprouvé ses conditions physique et psychologique.  il était prêt.

 

Estelle avait fini par se séparer de Bernard.  Trop de routine, trop de sagesse, trop d’ennui.  Elle regrettait le caractère d’ours de Macaron, auquel Bernard avait substitué, il fallait bien l’admettre, un caractère de koala.  Elle restait très proche de ses enfants et Danderyd lui prodiguait mille attentions.  Elle aimait la marche nordique qu’elle s’était mise à pratiquer à bon niveau.  Elle avait même participé à plusieurs compétitions : lInternationale des Soignants, la Transindienne (qui s’était terminée en apothéose à la fête de l’équinoxe, le célèbre Holi)… heureuse de son choix de retour au célibat, elle vieillissait, sans tensions, sans peurs, dans la paix et dans l’ombre, fière de ce que ses enfants étaient devenus.  Son amitié pour Macaron était présente mais silencieuse.

***

Un voyage nocturne en voiture, revenant d’une mission dans le Nord du département.  La lune à quarante-cinq degrés au-dessus de l’horizon sud-ouest, intercalée entre Vénus et Jupiter.  Saturne est cachée par un nuage.  Capella est resplendissante.

Une authentique princesse, voilà ce qu’Inès finit par advenir.  Elle se maria à un jeune homme de douze ans son cadet, de bonne famille africaine, petit-fils du Roi de la République-Coopérative-Ecologique de Namibie, qu’elle avait rencontré à l’occasion de la publication d’un livre qu’il était venu promouvoir en Europe, sur les africaines et l’Amour.

Après l’avènement de l’UPA (Union Politique Africaine, en faveur de laquelle la Confédération Européenne Ecologique avait fortement œuvré), elle avait rejoint Quentin en Afrique, ils avaient fait construire une villa « BBC » sur les côtes namibiennes, et il lavait comblée damour.  Quinze ans plus tard, il était fait, suite au décès de son grand-père, Prince Héritier de la couronne Namibienne (qui avait il y a déjà longtemps étendu son influence territoriale, sur tout le quart sud-ouest de l'Afrique), et Inès se vit attribuer le titre de Son Altesse Royale, Princesse de la Maison Royale de Walvis.  

C'est ensemble, tranquillement installés dans le canapé de lin de leur villa à Walvis Bay, qu'ils assistèrent en direct (enfin, à quelque chose comme 30mn près) à l'atterrissage de la fusée Hermès 3 dans le site d'Arcadia Planitia, le 21 juin 20??.  Raphaël fut le troisième spationaute à fouler le sol martien, après la chinoise Wang Yaping et l'américaine Jessica Watkins.  Il était le premier européen et le premier garçon à fouler le sol de la planète.  Inès, folle de bonheur pour Raphaël bien qu'elle ne le connût que par ce que lui en avait raconté son père, en profita pour envoyer un SMS amical  à Macaron.  Celui-ci était à Houston en compagnie d'Anja, offrant le champagne aux invités VIP dans des salons situés à l'arrière de la salle de contrôle principale de l'Hermès 3.   Un concert conjoint de MoonAnja et de Summer is Coming était prévu au NRG stadium, dès le soir, pour fêter ça.  "L'amarsissage" ayant eu lieu à 1h du matin et la sortie des astronautes vers midi, cela laisse imaginer le peu de temps dont Macaron, Rutger et le reste de la bande disposèrent pour se préparer.  Mais c'étaient des pros et de joyeux compères, et chacun sut se mettre dans d'excellentes dispositions pour que ce concert (retransmis sur toute la planète) soit un franc succès d'audience (environ trois cent mille spectateurs sur place et trois milliards et demi d'auditeurs en tout).

  ***

Estelle et Danderyd, réunies à l'occasion de la retransmission, n'étaient pas à Houston car le prix de l'avion à énergie solaire (le seul moyen de transport aérien autorisé) était encore relativement prohibitif à cette époque et Estelle préférait se tenir, autant que possible, loin de l'agitation médiatique.  Mais elles avaient été invitées par la chaîne scientifique accréditée d'un ancien youtubeur français bien connu, à partager leurs impressions, et Macaron, consulté, leur avait chaudement recommandé l'émission co-animée par Science Etonnante et Stardust (qui étaient devenus tous deux de vieux bonhommes radotant et grisonnants).  Ce fut surtout Danderyd qui s'exprima, tandis que l'on nota l'extraordinaire réserve et dignité de la mère de Raphaël Sarako.  Après tout, à ce moment de l'évènement, elle espérait encore que le retour se passerait sans encombre.  Elle n'avait pas de raisons de manifester un enthousiasme débordant.  Elle masquait ses peurs par le silence.  La sœur du spationaute français fut un peu plus prolixe, déclarant sa fierté et son bonheur de porter un nom de famille qui aura désormais une mention dans l'Histoire humaine, et saluant son père par de tendres pensées, évoquant les nuits de son enfance passées à regarder et nommer les étoiles avec son frère et son père auprès d'un brasero d'été.

Anja, depuis l'escale à Agadir partagée avec Macaron lors des vacances de Noël, poursuivit sa carrière tout en freinant un peu le rythme des tournées et des albums.  Sa notoriété lui permettait des pauses de deux ou trois ans entre chaque nouveau disque.  Le concert pour fêter la conquête de Mars était une parenthèse de cinq mois de préparation et de production dans les vacances qu'elle avait prises un an plus tôt, après une tournée mondiale épuisante.  Macaron n'était plus son amant, mais il était resté son ami.

***

Un rêve de musique bucolique, c'est le retour des beaux jours après un hiver humide.  L'air est piquant mais on peut se promener nu, fenêtre ouverte, sans ressentir de gêne.  Les amoureux flirtent en terrasse des bistrots, sous le soleil.  Pendant ce temps, dans une campagne déroulant son tapis vert au printemps naissant, une petite maison au pied d'une colline qui donne à l'ouest se réchauffe aux rayons de ce début d'après-midi d'avril.  April come she will, de Simon and Garfunkel, est diffusée par l'enceinte Bluetooth de la cuisine.  Papa range la vaisselle.

"Garcin, tu as pensé à un cadeau pour ta mère?  C'est son anniversaire, demain, tu sais.

- Bah, euh, papa, disons que oui, je lui ai fait un dessin de galaxie.  

- Un dessin de galaxie à quinze ans!  J'y crois pas.  Fais voir?

Garcin va dans sa chambre chercher sa réalisation au fusain sur du papier parchemin, et la rapporte à son père.

- Mon fils, quel artiste tu fais...  Elle est magnifique, ta galaxie.  Je suis sûr qu'elle va adorer!

- Oui, c'est une réplique de la galaxie du Tourbillon, un peu en-dessous de la Grande Ourse.  Le truc, c'est que j'aimerais un emballage qui sorte de l'ordinaire, un truc organique, pour que le message ce soit de relier les grandes structures l'univers à la vie sur Terre, tu comprends?

- Mh, mh, réfléchissons...  Pourquoi pas un cadre de lierre?

- Ah ouais, c'est une bonne idée!

- Je connais un endroit où il est magnifique, c'est un vieux chêne mourant dans l'ancien champ du père Crobert.  Tu devrais y aller maintenant, il fait beau.  

- OK, je me prépare!

- Prends les cisailles qui sont dans le cabanon de jardin!  Ah oui, dans le cabanon, tu trouveras aussi un petite poche rouge, sur l'étagère de gauche.  Là où il y a l'établi...  Rapporte la moi s'il te plaît!

Quand l'adolescent, vêtu d'une chemise lourde d'étoffe vert clair, d'un jean enfoncé dans ses bottes, et de gants de jardinage rapporte la bourse rouge à son père, celui-ci en extrait une petite boussole et la confie à Garcin:

"Voilà le truc pour ne pas te tromper, mon fils.  Le lierre de cet arbre, c'est une vieille histoire entre ta mère et moi, je suis sûr qu'elle y sera sensible.  C'est là qu'elle m'a offert cette boussole.  Pour me demander de ne jamais perdre le nord avec elle, ce que je me suis efforcé de faire jusqu'à présent.  Tu prends l'impasse au bout du lotissement, tu empruntes le chemin qui t'amène au bosquet.  Tu le contournes par la droite grâce au chemin des vaches, et tu es dans l'ancien champ du père Crobert.  Là, tu fais environ trente pas vers l'ouest, jusqu'à te retrouver au sommet de la colline.  Alors, tu obliques au nord, et le vieux chêne est à cinquante pas.  Rapporte plusieurs mètres cumulés de lierre, on va te bricoler une chouette couverture de grimoire.

- Comment ça marche ta boussole, c'est l'aiguille rouge que je dois suivre ou alors les chiffres indiqués sur le cadran? 

- L'aiguille rouge, une fois stabilisée, indique le nord.  Tu l'alignes avec le nombre zéro. Ensuite, tu peux te repérer: 90° c'est l'est, 180° c'est le sud, 270° c'est l'ouest.  Et tu fais bien gaffe à cette boussole, j'y tiens comme à la prunelle de mes yeux!".

***  

Quelques années plus tard, à la mort de papa.   Après les obsèques, Garcin se rend au vieux chêne en compagnie d'Estelle et de Raphaël, encore tout pitiot.  Danderyd est dans son berceau.  Arrivés au pied de l'arbre au soleil couchant,  Garcin défait son sac, en tire une petite pelle-pioche, et une bourse rouge, qu'il enterre à l'abri des racines vénérables.

***

Potée au chou (pour 4 à 6 personnes)

1 chou vert 
2 gros oignons jaunes
2 gousses d'ail 
3 grosses carottes
3 poireaux fins
12 pommes de terre nouvelles 
500g de poitrine de porc fumée entière
6 saucisses de Montbéliard préalablement blanchies 
Un demi-jambonneau à l'os 
Huile végétale, beurre 
Thym, Laurier, Sel, Poivre

Macaron faisait blanchir le chou, après l'avoir effeuillé et lavé, dans une grande marmite d'eau salée.  "Danderyd, tu peux venir m'aider s'il te plaît?" "Ouiiii?  Quoi papa?" "Viens là ma puce, déjà si tu pouvais allumer la télé dans le salon, je me demande si la retransmission du décollage de l'Hermès 3 ne vient pas de débuter."

Effectivement, la retransmission avait commencé sur une chaîne de sciences grand public, une des rares autorisées encore par le gouvernement écologique européen qui veillait à valider les contenus.   Pour l'instant, les astronautes venaient de s'installer dans la capsule et la fusée qui devaient les amener sur le vaisseau de transit (celui-ci avait été construit en orbite terrestre et maintenu en orbite martienne pour minimiser le coût des lancements).

L'eau bouillait depuis cinq minutes, il était temps de sortir et d'égoutter le chou vert.  Pendant ce temps, Macaron reposa la marmite sur le feu, y envoya une grosse noix de beurre par dessus un filet d'huile et y mit les oignons émincés, et les poireaux coupés en tronçons cylindriques.   Danderyd s'approcha: "Mmh qu'est-ce que ça sent bon papa, je peux t'aider?

- Oui ma puce, coupe les carottes.  Non, pas comme ça, attends je te montre.  Tu piques ton couteau au milieu de la carotte, et tu fais levier en rebattant vers le bout, ça évite que ta lame dérape et que tu te coupes un de tes jolis doigts.  Voilà, comme ça.  Maintenant, tu coupes tes demi-tronçons en biais d'environ 3 cm.  On les met dans la marmite.  Merci!

- C'est compliqué à faire ensuite? Je voudrais te parler.

- Non, on a presque fini.  Reste à ajouter les gousses d'ail.  Regarde: on les écrase de la paume de la main avec le dos du couteau et on les tranche ensuite grossièrement.  Hop!  J'ajoute le bouquet garni, tiens passe moi la passoire, on rajoute le chou qui a bien diminué...  Voilà, et la viande en vrac, hop-là, et on mouille un peu.

- On quoi?

-  On rajoute 1L d'eau avec un bouillon-kub.  Ou alors un bouillon de poule si on en a un.  Bref, un jus aromatique.  passe-moi le couvercle de la marmite.  Les patates ce sera pour dans trois heures...

Mais tu voulais me parler?  Quelque chose ne va pas ma chérie?

- Papa, je voulais juste te dire que... j'attends un enfant."

 

***

Passée l'intense joie de cette annonce que père et fille partagèrent ensemble dans la cuisine au milieu des odeurs de potée, Danderyd annonça malicieusement à son père qu'il y avait une autre surprise.  Et ce furent Estelle, Anja, Inès et Quentin, puis Rutger & Gatrun qui carillonnèrent à la porte, comme convenu secrètement avec Danderyd, et vinrent ensuite Jouvan et Arigond sans leurs épouses.  Tous firent les frais d'un mitraillage photo de divers paparazzi qui s'étaient installés dans la rue en face de la maison.  On fit ce que font les humains quand ils ont quelque chose de grand à célébrer.  On prit l'apéro pendant que la fusée remplissait ses réservoirs d'ergols, puis on prit le champagne pour fêter la bonne nouvelle d'un bébé à venir, on partagea ensuite une excellente terrine de poisson que Macaron avait préparée la veille, dès le retour du marché.  Rutger raconta une blague pour la millième fois, cette anecdote de tournée où toute la partie droite de la sono s'était écroulée heureusement du côté de gradins vides, mais où personne dans le groupe n'avait rien entendu et tout le monde a continué à jouer - ce qui avait beaucoup impressionné le public qui fit un triomphe mémorable à Summer is Coming.

Rutger, toujours enchanté de goûter aux plaisirs de la cuisine française, demanda à en reprendre.  Il prit son couteau alors que Danderyd assurait le service et désigna négligemment, de la pointe de celui-ci, sans rien dire, un bout de saucisse qui traînait dans un coin de la marmite puis cogna la paroi avec la lame, toc toc.  Danderyd s'empressa de le servir.

Après le tiramisu qu'Estelle avait apporté, il y eut le café, et Raphaël décolla de Mars sans encombre, avec ses coéquipiers et ses coéquipières.  Il fut de retour environ sept mois plus tard, amaigri d'environ quinze kilos et les yeux et le cœur désormais tout emplis de paysages rouges.

 ***

Des cris d’oiseaux, proches.  Quelques corbeaux qui croassent, mais les échos de leurs cris, qui se heurtent presqu’aussitôt à l’enveloppe de brume, fracassés par l’édredon humide, étouffent à peine poussés.

Le petit Garcin est tout seul dans le brouillard, dans une forêt.  Il n’entend plus son père chanter.  «Si seulement on avait eu une boussole », se dit-il, imitant papa, pour tâcher de raisonner sa peur.  « Si seulement on avait une boussole ».  Ou une étoile, pour nous guider.  Quelque indication dans le ciel pour nous dire où lon est, doù lon vient, où on va 

Il n’a jamais eu aussi peur de toute sa vie.  Cela a duré une fraction de secondes.  Le temps d’attendre que papa se mette à chanter à nouveau.

Quand j'ai perdu le nord
Quand il n’y a en moi
Plus aucune métaphore
Mais du vide et du froid !

Rapidement revenu à travers la brume, après avoir retrouvé le chemin, papa se penche une fois de plus et embrasse à nouveau son fils (ça pique toujours), puis il s’accroupit, l’attrape sous les aisselles, déploie sa force herculéenne pour soulever le petit garçon, le repose sur ses épaules, fait une blague en disant : « mmmh cest tout mouillé à droite, ça tombe bien javais chaud dans le cou ! » puis il se met à fredonner une ritournelle.  « Dix kilomètres à pied, ça use, ça use, dix kilomètres à pied, ça use les souliers ! »…  

...que l’on entend d’abord comme dans une cathédrale, puis comme dans un auditorium, puis comme dans un salon, puis comme dans une salle de bains, et puis comme dans une chambre, sur un lit, sous la couette…

 Macaron s’est réveillé une dernière fois.

 

 

 

Epilogue

 

Il a été enfant, puis adulte, il a été gai, ensuite il a été triste comme on se met à nu, prêt à sauter dans le lac avec une simple pierre brute accrochée au cou par une corde en chanvre, et puis…

… le Soleil a eu un éclat…

… ensuite, il a dégrossi la pierre et accroché la corde au mur de sa chambre, en formant des entrelacs, jusqu’à l’étoile polaire.

Sa peau flétrie a fini avec le temps par se couvrir d’un beau duvet gris, la chaleur d’une main est venue.  Assise sur le lit de mort de Macaron, quelqu’un d’autre, trois jolies rides naissantes au coin de chaque œil, belle, farouche et brave comme les brunes, à ses côtés, ne pleure pas mais caresse la pilosité du buste de son époux mourant, soyeuse couche de laine protectrice, en recroquevillant ses doigts et en passant ses ongles dans les boucles grises.

Les bouts des phalanges circambulent sur la peau... 

Le thorax va et vient au rythme lent d’une respiration qui, à la fois gênée par la brume du trac, et soulagée par le soleil de l’au-delà, sent que la mise en sommeil définitive est venue. Il oublie son rêve de petit garçon perdu dans une forêt dans la brume, admire une dernière fois la profondeur du regard de sa belle, fatigué, doucement souriant, humide.  Oui, sa tendresse infinie, et la chaleur de sa main.  Macaron sait ce que cela signifie.

Il est béni de lumière.

Sa poitrine se fige et la main de quelqu’un d’autre fait de même. 

Elle lui ferme les yeux et verse, contre son gré, désormais hantée par son amour, une larme, avant de l’essuyer dans les cheveux gris de son défunt compagnon, et d’effleurer sa joue avec sa joue.

Et puis la scène se fige pour plusieurs heures.

La face devient pâle.

Un rayon de soleil levant perce à travers les stores entre-baissés.

Le smoking qu’il porte a l’air comme neuf.

 

 

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